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LA FRANCISATION DES TECHNOLOGIES DE L'INFORMATION
AU QUÉBEC UNE INTERVENTION À SUCCÈS VARIABLE
Bernard
Salvail
Office de
la langue française, Québec
Au cours des dix dernières années,
les technologies de l'information ont modifié en profondeur
le rythme et la nature des communications commerciales et ont
provoqué des modifications importantes dans la gestion
et dans l'organisation du travail. La législation à
caractère linguistique et les stratégies d'aménagement
de la langue ont dû s'adapter à cette réalité
nouvelle et les institutions de surveillance ont dû procéder
à une mise à jour de leur stratégie d'intervention
et une révision des mesures mises en place pour préserver
le statut de la langue ou des langues à protéger.
Le bilan gouvernemental de 1995
En 1995, le gouvernement québécois
a procédé à un deuxième bilan pour
faire le point sur la situation de la langue française
au Québec (le premier ayant eu lieu à la fin des
années soixante) et a confié à un comité
interministériel le mandat de décrire et d`analyser
l'évolution de l'état du français dans les
différents domaines soumis à une intervention d'aménagement
linguistique. Le rapport déposé en mars 1995 accorde
une place importante à la langue du travail de même
qu'à celle utilisée dans le commerce et les affaires.
La Charte de la langue française, promulgué
en 1977, reconnaît le droit de tous les Québécois
de travailler en français et contient des mesures structurelles
et législatives bien définies pour assurer la francisation
des entreprises. Sur ce plan, le rapport de 1995 fait état
d'un certain plafonnement dans le processus de certification des
entreprises et d'un retard significatif dans la réalisation
des objectifs de francisation énoncés dans la loi.
Le bilan fait état également de la portée
limitée du processus d'intervention dans le milieu de travail
et de la difficulté d'atteindre le travailleur dans tous
les aspects de ses communications de travail. Il faut donc explorer
de nouvelles avenues et de nouveaux moyens pour passer de la francisation
dite institutionnelle (affichage, imprimés, guides, avis,
notes, etc.) à une francisation qui mène à
un usage réel et durable du français.
Pour ce qui touche les technologies de l'information,
on note une très faible progression dans le pourcentage
de logiciels en français utilisés au travail. Et
que le français est loin d'occuper une place dominante
dans l'ensemble de l'informatique en usage dans les entreprises
et dans les institutions publiques. L'informatisation galopante
des entreprises favorise de façon nette l'usage de la langue
anglaise. L'accroissement du nombre de personnes en communication
constante avec l'extérieur du Québec accentue l'attrait
pour l'emploi de logiciels de gestion et de production en anglais.
De surcroît, une partie importante de la formation professionnelle
et technique donnée dans les établissements de langue
française fait appel à du matériel didactique
et à des terminologies de langue anglaise. Pour ce qui
est de la vente au détail des produits informatiques, on
constate que seulement 32% des commerces montréalais offrent
aux consommateurs des logiciels en français.
Le Rapport du comité interministériel
sur la situation de la langue française conclue donc que
la prédominance de l'anglais dans les nouvelles technologies
de l'information constitue un frein puissant à la francisation
des milieux de travail et de la formation professionnelle et technique,
et demande à l'Office de la langue française d'accorder
une attention prioritaire à ce secteur en veillant à
ce que les NTIC utilisent le français dans les entreprises.
Cette intervention doit se conjuguer à l'accroissement
de l'offre et de la demande de produits et de services informatiques
en langue française. Il faudra de plus inciter fortement
les établissements scolaires à se doter d'une politique
institutionnelle du français en y incluant des mesures
énergiques pour favoriser l'usage de produits informatiques
en français dans l'enseignement.
Les États généraux sur la
situation et l'avenir de la langue française au Québec
Le constat et les conclusions de la commission chargée
par le gouvernement, en juin 2000, de rechercher et d'analyser
les principaux facteurs qui influencent la situation de la langue
française au Québec vont substantiellement dans
le même sens. Tout en reconnaissant que la langue française
se défend relativement bien sur le marché informatique
et que le nombre et la qualité des produits en français
progressent de façon constante, la généralisation
de la micro-informatique et d'Internet au Québec augmente
les occasions d'utiliser la langue anglaise, intensifie la pression
de l'anglais sur le français et neutralise jusqu'à
un certain point les effets de la législation linguistique
dans le monde du travail, du commerce et des affaires. L'État
doit donc réagir, et se munir d'un plan d'action dans ce
domaine.
La stratégie et les mesures d'intervention
L'évolution et la diffusion fulgurante des
technologies de l'information et leur effet négatif sur
la francisation des entreprises et de l'Administration publique
ont amené l'Office, dès le début des années
90, à se doter d'un mécanisme de veille et d'une
stratégie d'action ciblée pour accroître la
présence du français dans ce domaine. Pour ce faire,
il a pu s'appuyer sur des changements qui ont été
apportés à la loi concernant la langue des logiciels
offerts dans le commerce et l'utilisation de l'informatique dans
les différents milieux de travail. Parmi les changements
les plus importants, notons, en 1993, l'ajout d'un élément
au programme de francisation des entreprises portant sur l'utilisation
du français dans les technologies de l'information et,
en 1997, l'inscription de nouvelles dispositions concernant la
langue des logiciels, des jeux et des jouets électroniques
mis en vente dans le commerce de détail.
Des mesures administratives ont également
été prises par l'État pour apporter son concours
à l'action de l'Office. En 1992, le gouvernement a adopté
une politique du français dans les technologies de l'information
en usage dans l'Administration publique, obligeant chaque ministère
et organisme gouvernemental à réaliser dans un délai
de cinq ans un plan de francisation portant sur la francisation
intégrale de ses communications avec les citoyens et l'utilisation
maximale du français dans les postes de travail du personnel
de l'Administration. Chaque ministère et organisme devait
se doter d'une stratégie de francisation des TI et faire
connaître chaque année au Conseil du Trésor
et à l'Office de la langue française les résultats
de ses interventions. Essentiellement, cette politique fait obligation
à l'Administration d'acquérir de l'équipement
informatique en français lorsqu'il existe et profiter des
nouveaux achats pour augmenter le parc informatique en français.
Une personne responsable de la mise en uvre de la politique
est désignée dans chacun des organismes.
En 1996, le Conseil des ministres a adopté
la Politique gouvernementale relative à l'emploi et à
la qualité de la langue française dans l'Administration,
dans laquelle on retrouve des dispositions sur la francisation
des TI dans l'appareil gouvernemental et sur l'utilisation du
pouvoir d'achat de l'État pour favoriser l'usage du français,
notamment dans les nouvelles technologies. La nouvelle politique
sur les marchés publics mise en uvre à la
fin de l'année 2000 est venue renforcée cet objectif,
d'une part, en élargissant la portée des règles
quant aux achats publics à l'ensemble des réseaux
publics (établissements municipaux, scolaires et de santé)
et, d'autre part, en retenant dans ses huit principes fondamentaux
une exigence portant sur les acquisitions en français.
Pour ce qui touche l'enseignement de niveau secondaire
et collégial, le ministère de l'Éducation,
à l'automne 2000, a adressé une directive à
l'ensemble du réseau informant les administrateurs que
l'achat des versions françaises des logiciels est un critère
d'attribution des subventions.
Le contexte législatif et administratif en
place et les moyens de renforcement du français contenus
dans les recommandations de la commission des états généraux
sur la langue constituent de toute évidence un environnement
favorable pour mettre en oeuvre les mesures de consolidation linguistique
visant à accroître et accélérer la
francisation des nouvelles technologies de l'information.
L'action de l'Office de la langue française
Comme je l'ai signalé plus haut, l'Office,
dès le début des années 90, a défini
une stratégie et mis au point des moyens pour contrer les
effets " déstabilisateurs " de l'arrivée
massive des NTIC sur les marchés du travail et de la consommation.
Il s'est tout d'abord doté d'un mécanisme de veille
de l'évolution du français dans les TI et d'une
équipe d'intervention ponctuelle pour offrir de l'assistance
aux entreprises de plus de cinquante employés ainsi qu'aux
organismes publics qui font face à des problèmes
reliés à la francisation de leur informatique.
En dépit des efforts de l'Office et des ressources
affectées à cette action ciblée, le bilan
linguistique de 1995, dont j'ai parlé antérieurement,
révélait que la fréquence totale de l'utilisation,
dans les entreprises, de logiciels en français (toutes
catégories confondues) variait entre 25 % et 58 %, soit
un niveau correspondant, dans la plupart des cas, à une
utilisation majoritaire de logiciels anglais. Les études
auxquelles on faisait référence indiquaient également
que l'offre de produits informatiques était supérieure
à la demande exprimée par les usagers des entreprises.
Devant ce tableau un peu inquiétant, l'Office a dû
faire des ajustements à son plan stratégique triennal
de 1998 afin de mieux structurer ses interventions et de concentrer
ses efforts sur des actions " en amont ", c'est-à-dire
pouvant avoir des effets réels et durables. Ce qui signifiait
qu'il fallait agir sur l'offre, sur la demande et sur l'emploi
réel de produits informatiques en français au travail
et dans la formation professionnelle et technique.
Agir sur l'offre
Le renforcement des dispositions législatives
combiné à une utilisation plus judicieuse du pouvoir
d'achat des institutions publiques a eu pour effet notable d'élargir
sensiblement l'offre de produits informatiques en français
sur le marché québécois. Cependant, il faut
faire une distinction entre l'offre potentielle et l'offre commerciale,
c'est-à-dire entre l'existence et la disponibilité
réelle de produits en langue française conçus
et mis en marché par les entreprises informatiques et la
présence de ces produits au point de vente.
L'offre potentielle en langue française
est en pleine croissance alors que l'offre commerciale demeure
plutôt timide du fait de la complexité et de l'hétérogénéité
des composantes de la chaîne commerciale. Une étude
réalisée* par l'Office en 2000 sur des logiciels
et des ludiciels vendus au détail dans l'île de Montréal
indique que 57 % des détaillants offrent la version française
ou, en même temps, la version française et anglaise
d'un même logiciel. Il y a donc 43 % des détaillants
qui transgressent la loi. Seulement 22 % des commerçants
installent la version française du système d'exploitation
des micro-ordinateurs qui mettent en vente. Pour ce qui est des
logiciels installés, le pourcentage fléchit à
19 %. Ce qui signifie que le consommateur-client montréalais
est actuellement confronté, dans son acte d'achat d'un
produit informatique, à un environnement nettement favorable
à l'anglais. Le problème s'accentue du fait que
les grands distributeurs de ce type de produit sont établis
à l'extérieur du Québec, donc plus ou moins
informés des exigences de la loi et des attentes du marché
des consommateurs de langue française. Leurs décisions
sont par conséquent prises en fonction du marché
canadien de langue anglaise. Ainsi vu d'un angle plus large, notre
contexte nord-américain avec ses caractéristiques,
ses normes et ses façons de faire contribue à réduire
l'offre en français au Québec.
L'Office mène depuis plus de cinq ans une
série d'actions concourantes et récurrentes pour
accroître l'offre de produits informatiques en français
sur le marché québécois. Une bonne connaissance
de l'état des lieux, l'accès à une terminologie
de qualité et bien adaptée au milieu de travail,
combiné à un processus d'intervention structuré
auprès de tous les intervenants de la chaîne de mise
en marché constituent les actions privilégiées
par l'Office pour infléchir la pratique commerciale concernant
l'offre de produits informatiques en français.
Comme j'en ai fait part précédemment,
chaque année, on procède à une collecte de
données auprès des détaillants de matériels
informatiques et de logiciels afin, d'une part, de connaître
l'état et le rythme de progression du français dans
ce secteur et, d'autre part, de mesurer l'état de conformité
à la Charte de la langue française des produits
offerts. Cette recherche est réalisée par des membres
du personnel de l'Office qui se rendent dans les commerces de
l'île de Montréal et prennent note de la langue d'un
certain nombre de logiciels et de ludiciels, des systèmes
d'exploitation et des logiciels les plus couramment installés
dans les micro-ordinateurs en rayon ainsi que des inscriptions
sur le matériel. Les résultats de cette vérification
sont diffusés publiquement par voie de communiqué
et sont versés dans le site de l'Office de la langue française.
En vertu d'une disposition de la loi, l'Office obtient, au besoin,
des établissements d'enseignements collégial et
universitaire un rapport sur la langue des manuels utilisés
et fait état des résultats et des observations à
ce sujet dans son rapport annuel. Les données recueillies
dans les différents secteurs mentionnés nous permettent
d'apprécier l'effet de nos actions et de cibler correctement
nos interventions.
Pour soutenir son action de redressement de la situation
du français auprès des clientèles ciblées,
l'Office s'est doté d'une base de données qui fait
l'inventaire des produits informatiques disponibles en français.
Cette base de données est mise à jour régulièrement
et est accessible par notre site Web. On y retrouve plus de 2
000 produits courants offerts en français.
L'Office a également mis en place un banc
d'évaluation technolinguistique (Bétel) qui lui
permet d'évaluer la capacité des produits informatiques
d'intégrer les caractéristiques linguistiques de
la langue française. Les résultats de ces analyses
sont diffusés dans son site et dans des revues informatiques.
Les premiers labels québécois reconnaissant
la qualité technolinguistique de produits informatiques
évalués suivant le protocole des travaux du Bétel
ont été remis en 1999. Depuis lors, des entreprises
importantes comme Microsoft et Novell nous ont demandé
d'évaluer leurs produits. Deux experts en internationalisation
de Novell sont d'ailleurs venus à l'Office pour adopter
la grille d'évaluation de Bétel de sorte que les
caractéristiques du français soient mieux prises
en compte par les produits de la marque.
Le groupe Bétel fait actuellement des tests
sur des produits de la catégorie des systèmes intégrés
de gestion. Ce sont des produits très utilisés dans
les moyennes et grosses entreprises et qui touchent donc beaucoup
d'employés en même temps. La qualité technolinguistique
de ces logiciels permettra au français d'être utilisé
tant pour l'interface que pour les données elles-mêmes.
Si l'on veut que les technologies de l'information en français
se développent et que les constructeurs d'équipements,
les concepteurs et les producteurs de logiciels adoptent la terminologie
française et l'intègrent à leur produits,
il faut produire, adapter et diffuser largement cette terminologie.
L'Office a fait de la production de la terminologie
des TI sa priorité. En 1995, il était le premier
à rendre disponible, dans un site Web, la terminologie
française relative à Internet, par la diffusion
de la première édition de son Vocabulaire d'Internet.
Il a publié, en mai 2001, un vocabulaire d'environ 6 000
notions sous le titre de Dictionnaire d'Internet, de l'informatique
et des télécommunications. L'Office a également
choisi de diffuser l'ensemble de la terminologie répertoriée
dans Le grand dictionnaire terminologique (GDT) sur cédérom
et dans Internet. Les internautes qui interrogent le GDT peuvent
donc consulter, parmi les 800 000 fiches qui englobent un nombre
important de domaines, environ 40 000 fiches traitant des domaines
des technologies de l'information. Cette diffusion gratuite du
GDT dans Internet ainsi que les services de consultations terminologiques
et linguistiques qu'il offre par téléphone et par
Internet, lui permettent de répondre rapidement aux usagers
québécois et de mieux connaître leurs besoins
terminologiques, notamment par les commentaires qu'il reçoit.
L'Office a fait de son site Web son principal canal
de promotion et de diffusion de l'information sur la Charte et
la terminologie, contribuant ainsi à augmenter la place
du français dans Internet. En collaboration avec l'Agence
de la francophonie, il a constitué, entre autres dans le
secteur des TI, l'inventaire des terminologies dans le Web ainsi
que l'inventaire des ouvrages terminologiques publiés.
L'Office a également participé aux travaux de deux
commissions spécialisées de terminologie et de néologie
françaises dans les domaines de l'informatique, des composants
électroniques et des télécommunications afin
de conjuguer, sur le plan international, les efforts en matière
de terminologie et ainsi favoriser l'intercompréhension.
L'action directe auprès des constructeurs
et des grands réseaux de distribution demeure le moyen
à privilégier pour obtenir des résultats
durables. Dès 1995, à l'instigation de l'Office
et avec l'appui de la ministre, on obtenait de Microsoft l'engagement
de diffuser la version française de ses logiciels en même
temps que la version anglaise. En 1997, grâce à des
démarches soutenues auprès du fabricant, une entente
a été conclue entre l'Office, le ministère
de l'Éducation et Autodesk pour que la version française
du logiciel de dessin et de conception assistés AutoCAD
soit disponible dès la rentrée 1998-1999 dans les
établissements d'enseignement, et ce, à des conditions
très avantageuses du point de vue du coût et du soutien
technique aux enseignants. Je reviendrai un peu plus loin sur
les retombées de cette entente. Dans certains cas, c'est
par le biais d'une plainte adressée par le public à
la Commission de protection de la langue française qu'on
obtient gain de cause auprès des grands producteurs. Ainsi,
c'est par l'intervention de cet organisme chargé d'assurer
le respect de la Charte de la langue française et la protection
des droits linguistiques qu'on a obtenu de deux grands producteurs
européens ADOBE et MACROMÉDIA qu'ils distribuent
au Québec la version française de leurs logiciels
disponibles en Europe, et, de surcroît, qu'ils assurent
le service après-vente en français.
L'Office agit énergiquement auprès
du ministère de l'Éducation pour qu'il fournisse
aux élèves des outils informatiques dans la langue
de l'enseignement. À la suite des difficultés d'implantation
de la version française d'AutoCAD dans le réseau
scolaire, nous avons obtenu du ministère qu'il assortisse
de conditions linguistiques le financement des achats d'équipements
de nouvelles technologies dans son réseau. Je reviendrai
plus tard sur ce cas.
Agir sur la demande
Pour consolider l'introduction d'un changement linguistique
et, dans le cas qui nous préoccupe, pour actualiser dans
l'usage l'offre de produits informatiques en français,
il faut une stimulation insistante sur et en provenance de l'environnement.
De par la loi et les devoirs et pouvoirs qui lui sont confiés,
l'Office, depuis 1977, oriente, soutient, contrôle et évalue
la démarche de francisation des entreprises de plus de
cinquante employés au Québec. Il a donc accès
à une information privilégiée quant à
la nature et à l'ampleur de la demande exprimée
et quant à la vitalité de la réaction du
milieu de travail à l'offre de produits en français.
En 1993, la Charte a été modifiée
pour ajouter, dans les exigences du programme de francisation
des entreprises employant plus de cinquante employés, une
disposition visant la généralisation de l'emploi
du français dans les TI. Au même moment, une autre
disposition de la Charte est entrée en vigueur établissant
que l'entreprise qui a obtenu son certificat doit remettre à
l'Office, à tous les trois ans, un rapport sur l'évolution
de l'utilisation du français. Depuis 1997, plus de 2000
entreprises ont fait un rapport et l'ont soumis à l'évaluation
de l'Office. Si l'Office constate qu'il y a écart par rapport
à l'objectif de généralisation de l'usage
du français, l'entreprise doit adopter un plan de redressement.
Il y a actuellement environ 800 de ces plans en cours d'application
dans l'ensemble du Québec. Plus de 80 % d'entre eux comportent
des mesures de francisation portant sur les technologies de l'information.
Dans certains secteurs, c'est 100 %.
Dans le cas des 80 nouveaux programmes de francisation
approuvés par l'Office au cours de l'année 2000,
nous avons relevé des objectifs de francisation de logiciels
dans 60 de ces programmes et de matériel dans 70 d'entre
eux.
Le tableau ci-dessous fait état des résultats
de l'analyse de la fréquence des logiciels qui devront
faire l'objet des mesures correctives mentionnées dans
ces programmes. Les logiciels sont regroupés par type d'application.

Le libellé d'un objectif de francisation
des logiciels comporte des renseignements sur :
· la date de réalisation de l'objectif,
· le moyen retenu,
· l'étendue des effets des mesures à prendre
: postes visés, postes exemptés,
· les motifs et la durée des exemptions demandées
dans certains cas, (?)
· la désignation des personnes ou des unités
responsables.
Sans pouvoir tirer une conclusion ferme des données du
tableau précédent, on peut raisonnablement avancer
que la demande n'est pas à la hauteur de l'offre compte
tenu de la croissance observée quant à la disponibilité
du matériel et des logiciels en français. Cependant,
le fait de devoir prendre des mesures pour l'avenir, dans le cadre
d'un programme de redressement convenu conjointement entre l'Office
et la direction de l'entreprise est une bonne occasion de susciter
des habitudes de prévention qui assureront à l'entreprise
l'exercice des bons réflexes lorsqu'elle passera une nouvelle
commande d'achat de logiciels. D'autant plus que l'entreprise
est sujette à une nouvelle vérification à
tous les trois ans.
Limites de l'action sur la demande
Comme je l'ai signalé plus haut, les entreprises sont tournées
de plus en plus vers les marchés extérieurs et s'ouvrent
aux affaires électroniques par la voie d'Internet. Elles
recherchent du personnel qui possède la connaissance de
l'anglais pour pouvoir entrer sur le marché du libre échange.
L'anglais n'est aucunement ressenti comme une menace; sa maîtrise
par le plus grand nombre d'employés est plutôt favorablement
perçue. Toutes les occasions sont bonnes pour pratiquer
l'anglais. Et pourquoi pas avec des logiciels en anglais? Dans
certains milieux, ce phénomène ajoute, aux prétextes
de résistance déjà nombreux, un élément
de rejet personnel à la francisation des TI.
Certains secteurs d'activités sont plus propices
à l'installation de logiciels en anglais. C'est le cas,
particulièrement, des logiciels d'application spécialisée
partagés à partir d'un même centre de décision
et de services, lui-même localisé en dehors du Québec.
Dans le secteur de l'automobile, par exemple, les concessionnaires
entretiennent des liens étroits avec les constructeurs
de véhicules auprès de qui ils acquièrent
les technologies nécessaires au fonctionnement de leur
entreprise. Si on prend le cas du catalogue des pièces,
il est piloté par un logiciel qui présente en schémas
éclatés les divers organes et pièces de l'automobile
ainsi que leurs désignations. Chez les grands constructeurs,
ce catalogue est en anglais seulement. La réussite de la
francisation de cet outil de travail qui a des incidences sur
la langue de la facturation est entre les mains des constructeurs.
Dans l'hôtellerie, la plupart des hôtels
utilisent les logiciels imposés par la chaîne à
laquelle ils sont affiliés ou par leur siège social,
tous deux généralement établis à l'extérieur
du Québec. L'établissement hôtelier sous enseigne
installé au Québec se retrouve souvent dans la situation
suivante : la version française du logiciel fourni n'existe
pas; quand elle existe, on utilise une version anglaise personnalisée
en fonction des besoins de l'ensemble des hôtels affiliés,
ou encore, parce que le soutien technique n'est accessible que
pour la version anglaise en Amérique du Nord.
Dans le domaine de l'imprimerie, grâce à
l'intervention soutenue de l'Office auprès des fabricants,
certains logiciels d'infographie sont maintenant offerts en français
au Québec, en l'occurrence la gamme des produits d'Adobe,
dont je vous ai parlé plus tôt dans mon exposé.
Les entreprises peuvent donc les adopter. Cependant, malgré
cette offre nouvelle, le passage au français se fait difficilement
compte tenu de la notoriété de la version anglaise,
qui est bien implantée un peu partout dans les entreprises
de production de journaux et de périodiques. De plus, le
fait que les travailleurs spécialisés aient reçu
leur formation dans la version anglaise de ces logiciels accentue
la résistance. Les équipements d'imprimerie modernes
sont fabriqués à l'étranger et sont munis
de logiciels embarqués qui en commandent les mécanismes
de fonctionnement. Ces logiciels fournis par les fabricants de
ces équipements posent des problèmes de francisation
qui sont difficiles à résoudre. Ici comme ailleurs,
les interfaces multilingues sont à la portée des
concepteurs et apparaîtront tôt ou tard dans les nouveaux
produits.
Dans tous les secteurs que nous venons de mentionner
de même que dans ceux de l'électronique et du pharmaceutique,
la francisation des logiciels de bureautique suit la même
tendance mais demeure en deçà de l'offre.
Dans l'enseignement professionnel et technique,
on a dû malheureusement faire face à un type de réaction
semblable. L'intervention de l'Office auprès des fabricants
et des distributeurs, et dont je vous ai fait part précédemment,
a eu un succès mitigé parce que les enseignants
optent encore, dans une forte proportion, pour la version anglaise,
et ce, pour des raisons semblables à celles évoquées
par les travailleurs spécialisés de l'imprimerie.
Sauf que, dans ce dernier cas, la réaction est plus choquante
du fait qu'elle émane des formateurs du réseau public
français de l'enseignement. On voit bien là que
l'action de francisation des technologies de l'information nécessite
une intervention insistante sur tous les fronts à la fois.
Des rencontres de sensibilisation destinées
aux utilisateurs de la version anglaise - qu'ils soient de l'Administration,
du milieu de l'enseignement professionnel ou des entreprises -
ont donc été organisées dans trois régions
du Québec. Ces rencontres ont permis de recueillir toutes
les questions et toutes les appréhensions relatives à
l'utilisation de la version française d'AutoCad et d'en
faire une démonstration sur place avec l'aide d'un représentant
du fournisseur. Les quelque 80 questions et réponses soulevées
lors de ces rencontres sont diffusées dans le site Web
de l'Office, ce qui contribue grandement à contrer la résistance
des utilisateurs devant la perspective de l'utilisation d'AutoCAD
en français.
Une intervention systémique auprès
des facteurs d'influence
C'est dans les phases de mise en oeuvre, de suivi
et de contrôle d'un plan d'aménagement linguistique
que l'on doit prévoir l'apport le plus important de ressources.
Suivre la mise en application d'une politique linguistique demeure
la partie la plus exigeante, et c'est durant cette phase du processus
d'aménagement que les échecs sont les plus grands,
que les ressources sont les plus fragiles et les efforts, les
plus dispersés. Au Québec, une autre tendance s'est
manifestée. On a vécu une grande effervescence pendant
ce qu'on pourrait appeler la phase préliminaire, c'est-à-dire
celle pendant laquelle on détermine les orientations, on
fixe les objectifs et on lance les opérations de sensibilisation,
d'animation et de collecte de l'information. Les ressources consenties
ont commencé à décliner progressivement et
de façon continue au moment où nous avons abordé
la phase d'actualisation des engagements. En conséquence,
nous avons dû moduler notre stratégie d'action et
privilégier une intervention qui mobilise le plus grand
nombre d'intervenants dans une opération à effet
durable pour stimuler davantage la demande et accroître
l'usage réel de produits en français par tous les
acteurs du milieu du travail.
Tout en étant un moyen essentiel, la Charte
de la langue française ne suffit pas à assurer l'utilisation
du français dans les technologies de l'information. Il
faut bien reconnaître que le programme de francisation en
entreprise est dérangeant, car il engage le milieu dans
des efforts de planification sur une matière qui n'est
pas naturellement au cur de ses préoccupations. D'où
la nécessaire stimulation persistante et convaincante,
laquelle doit aussi s'exercer de l'intérieur du milieu
de travail par l'attribution d'une responsabilité à
des personnes, à des unités, à des dirigeants
qui ont de l'ascendant, de l'autorité et un mandat pour
agir. Le comité de francisation a cette responsabilité
dans les grandes entreprises. Malheureusement, dans certains milieux,
il ne convainc pas. Ajoutons encore que, dans tous les milieux,
il faut toujours contrer le laxisme qui résulte souvent
de l'offre de produits multilingues combinée aux effets
de l'attraction du principe du libre choix.
Collaboration avec les partenaires
La prise en charge de l'effort de francisation doit
être mieux partagée et mieux distribuée entre
les diverses organisations qui exercent qui exercent une certaine
autorité et un certain leadership auprès des entreprises
et des sociétés de commerce et d'affaires. L'Office
a établi et entretient des liens formels avec un certain
nombre d'organismes pour soutenir et renforcer son action de francisation.
Il collabore ainsi :
Avec le ministère de l'Éducation
L'Office a fait des démarches auprès
de ce ministère pour faire progresser l'usage de logiciels
en français dans l'enseignement professionnel et technique.
À la suite de son intervention, la sous-ministre de l'Éducation
a acheminé, à la fin de l'année 2000, une
lettre à toutes les directions d'établissements
d'enseignement public et privé de l'ordre secondaire et
collégial les incitant à acheter les versions françaises
des logiciels en en faisant un critère pour l'attribution
de subventions. Cependant, cette directive a produit peu d'effets
et est restée pratiquement sans suite et ce, pour deux
raisons : la première étant l'absence d'infrastructure
et de mécanisme de suivi au ministère même;
la seconde tenant au fait que la mesure annoncée n'est
pas récupérée dans les régimes financiers
des institutions scolaires. (à compléter)
Avec le ministère de l'Industrie et du
Commerce
Le ministère de l'Industrie et du Commerce
gère d'importants programmes d'aide aux entreprises. Il
y aura lieu de développer une concertation pour s'assurer
que le gouvernement utilise ses propres programmes comme levier
à l'adoption du français dans les TI.
Avec le Secrétariat du Conseil du trésor
Le Secrétariat du Conseil du trésor
joue un rôle clé dans l'application des politiques
du gouvernement en matière de langue et il travaille étroitement
avec l'Office dans des dossiers d'intérêt commun,
notamment pour ce qui concerne les achats publics et la francisation
de l'informatique en usage dans les ministères et les organismes
gouvernementaux.
Avec les centrales syndicales
Les centrales syndicales font une place de plus
en plus grande dans leurs programmes d'éducation de leurs
membres à la présence du français dans les
TI. Ces programmes permettent de joindre des travailleurs dans
les entreprises de toute taille et de les intéresser à
la question. Leurs initiatives sont à appuyer solidement.
Avec le Conseil québécois du commerce
de détail, un organisme voué à la défense
des intérêts du grand commerce de détail et
qui collabore étroitement avec l'Office de la langue française
en ce qui concerne la diffusion de l'information relative aux
dispositions de la Charte de la langue française touchant
la consommation, ainsi qu'à l'animation directe auprès
des membres de cette association pour favoriser l'implantation
généralisée des mesures de correction.
Conclusion
Au cours des vingt-cinq dernières années, le gouvernement
du Québec s'est consacré avec dynamisme et ténacité
à se donner les conditions les plus favorables pour implanter
le français solidement et de façon durable dans
toutes les sphères d'activités sur son territoire.
Il s'est occupé à établir et à mettre
à jour l'état de la situation de la langue au Québec
à trois reprises et à ajuster de façon continue
les dispositions de la Charte de la langue française pour
en adopter le contenu à l'évolution de la situation.
Il a accentué le développement de ses liens de partenariat
avec le monde francophone et avec les différents États
préoccupés par la défense et la promotion
de leurs langues nationales.
L'action continue et persistante de l'Office de
la langue française auprès des organisations de
travail tant publiques que privées ainsi que dans les lieux
de commerce et d'affaires a donné des résultats
tangibles et a permis de consolider la place du français
sur tous les fronts, notamment au travail, dans les communications
publiques, dans l'étiquetage des produits et dans l'affichage,
ainsi que dans la langue des services publics. Plus récemment,
les efforts investis pour accroître l'utilisation du français
dans les technologies de l'information ont donné des résultats
forts satisfaisants quant à l'offre de produits en français.
Pour ce qui est de la demande exprimée par les utilisateurs,
quoique l'on constate un certain progrès, on ne peut pas
parler encore d'un attrait naturel et spontané des produits
en français, et encore moins, un réflexe à
privilégier et à mettre en valeur l'utilisation
de l'informatique en français dans les activités
commerciales et de travail.
C'est donc à ce niveau que l'on doit agir
avec encore plus d'empressement et de vigueur, car les gains sont
ardus et les acquis difficiles à maintenir. Il faudra développer
davantage les outils nécessaires pour rapprocher des clientèles
utilisatrices l'information relative à l'existence et à
la disponibilité des produits informatiques en français.
L'Office devra accentuer son effort d'animation sur le terrain
auprès des travailleurs, des consommateurs et des formateurs,
et développer son action conseil et ses outils d'assistance
pour renforcer l'attraction des produits en français et
susciter l'adhésion des décideurs et des utilisateurs
de ces produits. Pour ce faire, nous souhaitons pouvoir compter
sur les réactions favorables du gouvernement aux recommandations
du rapport Larose, notamment celles portant sur l'accroissement
du pouvoir de vérification et de contrôle de l'Office,
sur l'usage obligatoire des logiciels en français dans
l'enseignement technique, sur l'augmentation des pouvoirs et devoirs
des comités de francisation dans les entreprises et sur
l'utilisation des NTIC par l'Administration publique.
Le plan stratégique triennal de l'Office sera ajusté
en conséquence et la conjugaison de cet environnement facilitateur
avec l'expertise de l'Office et les résultats obtenus au
cours des vingt-cinq dernières années devraient
entraîner à moyen terme l'emploi plus marqué
du français dans les outils informatiques utilisés
au travail et dans l'enseignement.
En résumé
1. L'offre de produits informatiques en français
au Québec se porte assez bien et évolue dans le
bon sens, soutenue par une loi bien adaptée, une stratégie
concertée de promotion et d'animation et une politique
gouvernementale d'achat public favorable aux acquisitions en français.
2. La demande demeure dans un certain état de timidité
et demande plus d'efforts pour l'infléchir du fait des
choix et libertés individuelles, ainsi que des limites
de la loi quant aux interventions auprès des individus.
L'Office garde cependant une bonne prise sur les institutions
publiques et les entreprises de cinquante employés et plus,
et les recommandations de la commission des États généraux
concernant l'animation et la promotion et celles de confier des
pouvoirs accrus à l'Office de la langue française
permettront de faire des progrès certains à cet
égard.
3. L'usage effectif du français dans les TI demeure un
point d'interrogation et ne prendra de vigueur qu'en fonction
des résultats de notre action sur l'offre et sur la demande.

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