Notre contribution se propose de présenter
un exemple d'implication de la société civile, à
travers un réseau associatif très dense, dans la
prise en charge effective de la promotion et du développement
d'une langue dominée, en l'occurrence le berbère,
devant le désengagement total des institutions étatiques.
Après avoir rappelé sommairement dans
un premier volet la consistance de la langue berbère en
Algérie, et plus généralement en Afrique
du Nord, par le biais de quelques données sociolinguistiques
pertinentes, nous ferons part des multiples contraintes auxquelles
fait face cette langue. Dans un deuxième volet, nous examinerons
la genèse, la structure et l'organisation du réseau
associatif activant dans le domaine de la langue et de la culture
berbères pour situer son importance et ses capacités.
Nous traiterons plus en détails des principales missions
que s'est assignées le réseau associatif dans des
conditions souvent défavorables.
Le troisième volet nous conduira à
la présentation de quelques actions concrètes entreprises
par le réseau associatif au profit de la langue berbère.
A travers des exemples précis et diversifiés, nous
montrerons particulièrement comment ces actions ont pu
progressivement mobiliser la communauté berbérophone
et faire d'une langue orale un instrument opérationnel
dans les secteurs de l'éducation, de la communication et
de la production culturelle prise sous tous ses aspects en l'espace
d'une décennie.
Grâce à la dynamique associative, le
berbère est devenu aujourd'hui une donnée incontournable
dans le champ linguistique algérien; à cet effet,
il nécessite la clarification de son statut et des moyens
conséquents pour amorcer une autre étape de son
développement.
1. CONTEXTES D'EVOLUTION DU BERBERE ET GENESE
DU RESEAU ASSOCIATIF KABYLE
En guise d'entrée en matière, il
est utile de rappeler quelques paramètres fondamentaux
pour apprécier la consistance de la langue berbère
et l'ampleur des contraintes qu'elle n'a cessé de subir,
notamment à travers les données humaines, géographiques
politiques et juridiques qui la caractérisent.
Pour la seule Algérie, la communauté
berbérophone compte de 8 à 10 millions de locuteurs
selon les estimations les plus pessimistes établies sur
la base de recensements des populations des régions réputées
berbérophones. A cela, s'ajoutent une communauté
berbérophone beaucoup plus consistante au Maroc et des
groupes d'inégale importance répartis à travers
le vaste espace nord africain et sahélien. L'immensité
du territoire embrassé par la berbérophonie renvoie
à une dispersion de la langue berbère sur sept Etats:
l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye, la Mauritanie,
le Niger et le Mali. Pour l'Algérie, le Maroc, le Niger
et le Mali, elle est loin d'être une donnée négligeable.
Elle devrait être en principe un élément structurant
de toute politique de développement et un facteur déterminant
dont il faut tenir compte dans la recherche de l'équilibre
entre régions et Etats. La langue berbère est cantonnée
soit dans des régions montagneuses telles la Kabylie et
les Aurès pour l'Algérie, le Rif et les massifs
de l'Atlas pour le Maroc, soit dans de vastes étendues
désertiques à l'image de l'Ahaggar, du pays du Mzab
ou de Ghadamès qui chevauche sur trois pays (Algérie,
Tunisie, Libye).
A l'inverse des Etats de l'Afrique sahélienne
qui, au moins, reconnaissent le berbère comme langue nationale,
l'Etat algérien, à travers une politique linguistique
réductrice prônée depuis le recouvrement de
son indépendance en 1962, nie totalement l'existence de
la langue berbère. En fait, ce déni linguistique
et identitaire tire ses racines dans l'histoire même de
la formation du Mouvement National Algérien au sein duquel
s'est développée une opposition farouche à
la promotion de la culture berbère à la faveur de
la promotion d'une politique culturelle d'essence arabo-islamique.
Déjà, dans les années quarante, au moment
où se formalisait la ligne idéologique de ce mouvement,
l'intégration du fait berbère dans la problématique
générale de la question nationale algérienne
a été préconisée par des militants
nationalistes berbérophones. Non seulement leur thèse
a fait l'objet de violentes critiques et de rejet, mais ils ont
été traités de berbéro-matérialistes
régionalistes et écartés des structures du
mouvement. Cette marginalisation persistera ainsi jusqu'aux décennies
soixante et soixante dix où des cercles d'intellectuels
et d'étudiants berbérophones commencèrent
à se préoccuper de la question berbère tout
en initiant les premières actions de sa prise en charge
dans des conditions répressives délicates pour en
faire, à partir de 1980, avec le Printemps berbère,
une question intéressant l'ensemble des populations dont
le berbère est la langue maternelle.
A partir de là, naquit un puissant mouvement
d'essence politique dénommé Mouvement Culturel Berbère
qui va engendrer un important réseau associatif. Ce dernier
a réellement pris son essor en 1989, après que l'Algérie
se soit engagée dans un processus de pseudo-libéralisation
de l'exercice politique ayant conduit à une forme d'ouverture
sur la pluralité politique et la diversité.
Les efforts du réseau associatif se sont
conjugués à ceux du Mouvement Culturel Berbère
pour aboutir en 1996, sous le mot d'ordre de la reconnaissance
du berbère comme langue nationale et officielle, à
une grève du cartable sur tout le territoire de la Kabylie
qui a duré plus de huit mois. Unique en son genre dans
l'histoire de l'Algérie indépendante, cet événement
a débouché sur deux faits essentiels : l'introduction
du berbère dans le système éducatif et la
mise en place d'une institution étatique chargée
de la promotion de la langue et culture berbères dénommée
Haut Commissariat à l'Amazighité, rattachée
à la Présidence de la république. Cependant,
cette institution n'a pu répondre aux attentes de la communauté
berbérophone et à la demande sociale devenue de
plus en plus pressante, elle s'est cantonnée dans une activité
strictement administrative sans aucune incidence sérieuse
sur le développement du berbère. Encore une fois,
ce sera le réseau associatif qui va se distinguer en parant
au plus pressé dans la dynamique d'introduction du berbère
dans le système éducatif : il eut le privilège
de fournir les premiers contingents d'enseignants et les moyens
didactiques rudimentaires nécessaires à cette opération.
Les efforts du réseau associatif s'affinent et se conjuguent
de plus en plus tout en se focalisant sur des questions très
pointues inhérentes à l'aménagement de la
langue, à son enseignement et à des aspects techniques
sans que les pouvoirs publics ne fassent de concession au plan
du statut et des moyens nécessaires à sa promotion.
La charge qui pèse sur le mouvement culturel
berbère et son corollaire, le réseau associatif,
va être tellement lourde qu'il se fond dans un large mouvement
social qui a conduit entre avril et septembre 2001 à une
radicalisation de la revendication linguistique et identitaire
jusqu'à s'inscrire pratiquement dans une perspective autonomiste
ou, à tout le moins, dans une politique de régional-sation
privilégiant les spécificités linguistiques
et culturelles. Il est certain que cette accélération
subite de la promotion du berbère n'aurait pu se produire
si le réseau associatif n'avait pas accompli tout un travail
de matérialisation de la langue et de la culture berbère
sur le terrain et dans le mental des populations berbérophones
qui, dans un passé encore récent, accordait peu
d'intérêt à leur langue maternelle. La puissance
du réseau associatif kabyle, et berbérophone en
général, est à chercher dans sa densité
et son organisation qui restent, malgré sa jeunesse - dix
années d'existence seulement - deux facteurs déterminants
dans son action multiforme et dans la multiplicité des
missions qu'il s'est assignées.
2. CARACTERISTIQUES ET STRUCTURE DU TISSU
ASSOCIATIF DE KABYLIE
Le Mouvement Culturel Berbère s'inscrivant
dans un contexte beaucoup plus politique non structuré,
en d'autres termes, non doté d'une direction élue
ou désignée, c'est le réseau associatif qui
constitue l'aile reconnue par la loi relative à la création
et au fonctionnement des associations. En réalité,
les associations culturelles qui prônent la défense
et la promotion de la langue et culture berbères ne sont
que tolérées. Nombreuses sont celles qui ont vu
leurs agréments bloqués ou gelés pendant
des mois, voire des années, pour des raisons souvent non
clarifiées. Néanmoins, ces entraves non dites n'ont
jamais empêché le déploiement du réseau
associatif à travers tout le territoire de la Kabylie,
puis progressivement à l'échelle nationale et enfin
maghrébine. Ainsi, en l'espace d'une décennie, le
réseau a réussi à se structurer contre vents
et marées, à inscrire à son actif un véritable
programme tous azimuts.
Dans une première phase, les associations
ont vu le jour spontanément à l'échelle des
villages et des communes d'abord le besoin se faisant sentir,
ensuite par effet de contamination. On assiste à la mise
en place d'une véritable toile d'araignée: les associations
naissent et se ressemblent dans leur dynamique et dans leurs objectifs
essentiels dont la défense et la promotion de la langue
et culture berbères par des actions concrètes telles
que l'enseignement constituent le leitmotiv principal.
Sur le terrain, le nombre d'associations culturelles
berbères a largement dépassé le millier.
L'une de leurs caractéristiques réside dans la dénomination:
rien que le nom de l'association évoque à lui seul
les ambitions affichées comme s'il fallait en tout moment
et en tout lieu rappeler sa raison d'être. Les dénominations
sont toutes à caractère culturel: elles se rapportent
à des figures du monde de la culture (M. Mammeri, M. Feraoun,
T. Amrouche, etc.), de l'histoire antique (Massinissa, Jugurtha,
Juba, Miscipsa, etc.), de l'histoire contemporaine (R. Abane,
B. Krim, A. Aït Hamouda, O. Benaï, A. Laïmèche,
etc.). Elles s'identifient également à des noms
de sites historiques renfermant des inscriptions libyques et des
peintures rupestres ou tout simplement à l'ancêtre
éponyme. C'est dire que l'ancrage des associations est
très profond d'abord dans le mental de ses propres concepteurs,
ensuite dans la réalité culturelle actuelle et historique.
La naissance et la consistance du réseau
associatif peuvent aussi se rattacher à un besoin de mutation
dicté par des pulsions de la société : les
structures traditionnelles n'arrivant pas à répondre
aux exigences nouvelles, il était impératif d'aller
vers une alternative fondée sur des paramètres structurants
intrinsèques à cette société : la
langue en est le principal et le dénominateur commun.
Dans une seconde phase, la nécessité
de coordonner l'action de ce monde associatif s'est faite sentir
dans le but d'éviter la dispersion des efforts et travailler
dans la communion par un partage des moyens et des potentialités
humaines notamment. C'est ainsi qu'ont été structurées
des coordinations d'associations à l'échelle communale
et à l'échelle des régions berbérophones
à l'image de la Ligue des Associations Culturelles des
Aurès, de la Coordination des Associations du Chenoua,
de la Coordination des Associations du Mzab, etc. En même
temps, la Fédération Nationale des Associations
Culturelles Amazighes (en berbère: Agraw Adelsan Amazigh)
a vu le jour à l'échelle nationale dans le but de
coordonner les efforts de toutes ces entités régionales.
Il est évident que de tels regroupements
ne constituent pas des entités strictement organiques en
ce sens qu'ils visent surtout à impulser une dynamique
réelle à l'activité associative avec des
objectifs immédiats et des projets pressants bien définis
(formation, publications, aménagement de la langue) tout
en garantissant de meilleurs moyens matériels et intellectuels.
3. LES MISSIONS DU RESEAU ASSOCIATIF KABYLE
Les missions que s'est assigné le
réseau associatif, particulièrement en Kabylie,
sont très diverses et parfois très ambitieuses.
Cette diversité dans les objectifs et les missions s'explique
notamment par la démission des pouvoirs publics dans la
prise en charge de la langue berbère en raison d'une politique
culturelle et linguistique nationale qui a fait totalement abstraction
du fait berbère dès la naissance de l'Etat moderne
algérien en 1962. Comme nous l'avons déjà
fait remarquer, cette option est en fait matérialisée
par les choix idéologiques du Mouvement National Algérien
qui, dès sa fondation dans les années quarante,
a omis la donnée berbère dans les fondements de
la question nationale algérienne tout en marginalisant
les militants suspectés de vouloir intégrer celle-ci
comme élément fondateur de l'identité algérienne.
Devant l'importance des forces d'inertie des
institutions et des pouvoirs publics, le réseau associatif
a, à toutes les échelles, entrepris spontanément
la prise en charge de la langue et culture berbères en
se focalisant sur un certain nombre de missions dont les plus
essentielles se résument en :
1. Mission de défense et de promotion de la langue et de
la culture berbères par une action politique soutenue:
il s'agit notamment de revendiquer de manière permanente
le statut de langue nationale et officielle pour le berbère
et de veiller à sa pratique dans tous les espaces publics
par ses locuteurs. Cette mission, qui repose sur le principe de
" la fierté d'être berbère et de le rester
", tout en revêtant un caractère symbolique
profond, a permis d'imposer le berbère dans le secteur
de la communication et de reconquérir son droit de cité
dans les grandes villes comme Alger, la capitale du pays, où
il était pratiquement devenu honteux de s'exprimer dans
cette langue jusqu'à la fin des années soixante
dix. Elle a eu pour effet de densifier le tissu associatif à
travers la Kabylie, les autres régions berbérophones
(Aurès, Chenoua, Mzab, Ahaggar, etc.) et de nombreuses
grandes villes à dominante arabophone (Alger, Oran, Constantine,
etc.) pour s'étendre pratiquement à tout l'espace
nord-africain.
2. Mission de ré-appropriation de la langue berbère:
par la collecte de données se rapportant de près
ou de loin à la langue, la littérature et, d'une
manière générale, à la société
traditionnelle berbère. C'est ainsi que l'on a assisté
à la redécouverte et à la préservation
de nombreux sites historiques d'essence berbère ou libyco-berbère
pratiquement effacés du patrimoine culturel national par
une politique culturelle réductrice, et ce, malgré
leur importance. C'est dans ce contexte également qu'ont
été initiées des opérations de collecte
de toponymes et de constitution de lexiques relatifs à
des registres relativement en régression (flore, faune,
artisanat, pratiques traditionnelles, etc.) et beaucoup d'autres
actions de ré-appropriation.
3. Mission de formation par l'enseignement bénévole
de la langue berbère au niveau des associations de villages
et de communes et par l'organisation de stages de formation de
formateurs par les associations à caractère régional
ou national comme la Fédération Nationale des Associations
Culturelles Amazighes (FNACA). Animés par des universitaires
et des praticiens de la langue berbère, ces stages de formation
de formateurs étaient organisés au profit des associations
en vue de former les enseignants de langue berbère en des
durées relativement réduites dans le but de pourvoir
au plus pressé. C'est ainsi que la FNACA a organisé
quatre sessions de stage (Tizi Ouzou 1992, 1993, 1994, Béjaïa
1995) et a formé plus de 300 enseignants de berbère
qui ont fait face à la demande exprimée en 1996
lors de l'introduction de cette langue dans le système
éducatif algérien.
4. Mission d'initiation et de consolidation du passage à
l'écriture du berbère par l'incitation à
écrire et à produire en berbère. Cette mission
a abouti à une somme de publications, il est vrai, d'importance
et de consistance inégales, mais qui ont tout de même
aidé énormément le berbère à
quitter le champ de l'oralité pour s'inscrire désormais
dans un processus de passage à l'écriture pratiquement
irréversible. Il est à noter dans ce contexte fondamentalement
décisif pour la survie du berbère l'organisation
de concours de poésie et de concours à destinations
des élèves qui suivent les cours de langue aux niveaux
associatif et scolaire.
Mais l'action la plus profonde est sans conteste
la fondation du Prix Mouloud Mammeri en 1991 qui consacre et matérialise
ce passage à l'écriture en donnant une assise solide
à la production littéraire d'expression berbère
par l'encouragement des jeunes écrivains. Ce prix est un
véritable cercle littéraire où les postulants
viennent se mesurer dans des domaines divers (roman, nouvelle,
poésie, théâtre, traduction, essais, collectes,
etc.).
5. Mission d'information et de conscientisation:
dans ce contexte, l'action du réseau associatif a consolidé
celle du mouvement culturel berbère grâce à
ses capacités mobilisatrices mais aussi à la matérialisation
de la langue et culture berbères sur le terrain. Le réseau
associatif a en quelque sorte apporté les preuves de la
nécessité de la promotion du berbère à
ses locuteurs par le travail technique accompli dans tous les
champs de la vie culturelle: de la chanson à l'aménagement
linguistique en passant par une intense production théâtrale.
Les nombreuses conférences et expositions organisées
aux quatre coins du pays par les associations ont suscité
un intérêt particulier à la langue et développé
un sentiment d'attachement auprès de ses locuteurs. En
somme, le réseau associatif a permis de consolider davantage
la revendication berbère et de l'ancrer dans le conscient
des populations berbérophones. Ceci a été
rendu possible par l'organisation de grands forums réunissant
régulièrement des associations culturelles berbères
dont les plus imposants se sont tenus à Tizi Ouzou en 1992
et 1993, Alger en 1994. Par la suite, ces rencontres associatives
sont organisées à l'échelle régionale.
6. Mission scientifique d'aménagement :
en l'absence de toute institution universitaire ou éducative
susceptible d'assurer au berbère un développement
conséquent, c'est au réseau associatif qu'est revenu
la mission de réunir les conditions et les moyens nécessaires
à l'organisation de rencontres scientifiques internationales
ayant aidé à solutionner un certain nombre de questions
liées à la pratique de l'écriture ou à
la production culturelle d'une manière générale.
Ces rencontres s'inscrivent dans un élan général
de normalisation et d'aménagement du berbère: c'est
qui a permis la jonction entre universitaires et scientifiques
de différents pays dans le souci de faire du berbère
un instrument de travail. Trois grands colloques nationaux et
internationaux ont été ainsi organisés et
parrainés par le réseau associatif pour traiter
des questions de la diversité du berbère et de son
aménagement (Ghardaïa 1992), du passage à l'écriture
(Tizi Ouzou, 1993), de l'enseignement et de l'introduction du
berbère dans le système éducatif (Alger 1994).
Les questions débattues lors de ces colloques et les recommandations
qui en sont sorties ont constitué les pierres d'achoppement
aux initiatives de formation et à une bonne part de l'action
du réseau associatif. Cette dynamique scientifique est
matérialisée sur le terrain par de nombreuses publications
de revues et de journaux diffusés bénévolement
par les associations.
Nous venons d'illustrer à travers cet exemple de dynamique
associative un processus de prise en charge d'une langue et d'une
culture en dehors des cadres institutionnels et des pouvoirs publics,
en somme, il s'agit d'un processus que l'on pourrait qualifier
de développement endogène. Devant des contraintes
idéologiques répressives dont l'objectif n'est autre
que l'anéantissement d'une donnée civilisationnelle,
la communauté berbérophone a eu à se charger
des destinées de sa propre langue. Même s'il s'agit
d'un processus long à se dessiner, les choses se sont subitement
accélérées avec les mutations importantes
advenues à l'échelle mondiale. En l'espace de deux
décennies, la langue berbère est devenue une donnée
incontournable d'abord dans le champ politique, grâce à
une prise de conscience de ses locuteurs qui s'est vite généralisée
à l'espace nord-africain et sahélien, ensuite dans
le champ culturel et linguistique qui l'a vue se doter des instruments
nécessaires à son passage à l'écriture,
à son enseignement et à la production d'une littérature.
Ceci ne doit pas occulter tous les autres volets de la culture
véhiculés par cette langue qui se sont développés
simultanément. Ces actions multiformes ne sont rendues
possibles que grâce à la dynamique associative conjuguée
au combat politique mené par un mouvement bien ancré
dans la société. Dans l'attente d'une prise en charge
conséquente par les institutions de l'Etat, le réseau
associatif a permis au berbère en tant qu'élément
fondamental et structurant du substratum culturel péri-méditerranéen
de ne pas subir les affres de l'oubli, voire de la disparition.
Les institutions internationales se doivent de veiller non seulement
à élaborer des chartes et des pactes entre états
membres, mais surtout, à en faire des lois applicables
sur le terrain. La sauvegarde, mais plus, le développement
des langues et cultures, quelle qu'en soit leur importance, doivent
constituer des obligations pour tous les Etats au nom de la sauvegarde
de l'humanité et du respect de l'équilibre de la
biodiversité.
La recherche de l'équilibre économique
et politique du monde, la recherche de la consécration
de l'exercice démocratique passent obligatoirement par
l'équilibre culturel et linguistique. Il est malheureux
de constater que les facteurs identitaire et ethnique restent
encore de nos jours deux armes subtiles que continuent à
manier les dictatures de bon nombre de pays sous-développés
ou en voie de développement. Aussi, convient-il d'inverser
les principes et de considérer que le droit à la
liberté linguistique et culturelle est l'un des facteurs
nécessaires et obligatoires à l'épanouissement
de la démocratie tant dans les pays développés
que dans les pays sous développés ou en voie de
développement.