Le Québec présente une situation
singulière sur le plan linguistique. Les francophones,
s'ils forment la majorité de la population du Québec,
constituent néanmoins une minorité au Canada et
en Amérique du Nord, où l'anglais prédomine,
tandis que les anglophones, s'ils représentent 10,8 % de
la population du Québec, sont largement majoritaires dans
les neuf autres provinces canadiennes, dans les institutions fédérales
et dans l'ensemble nord-américain, où les francophones
ne représentent que 2 % de la population. Cette caractéristique
a de tout temps conféré une acuité particulière
à la question linguistique au Québec.
Pour bien comprendre la politique linguistique québécoise,
il importe de rappeler dans quelle conjoncture elle a été
adoptée, quelle en a été la genèse
et de la situer dans des contextes historique et sociologique.
1. Quelques jalons historiques
Bien qu'elle ne soit pas tout à fait unique,
la situation géopolitique du Québec en fait un microcosme
original à travers lequel peuvent être étudiés
de façon dynamique les enjeux liés à la conservation
du patrimoine linguistique et culturel.
L'histoire du Québec est en effet marquée
par la question linguistique. Le débat a certes fluctué
en intensité selon les périodes, mais il est cependant
demeuré constamment présent.
Divers éléments ont fait que la question
linguistique a été et demeure un sujet de préoccupation
constant au Québec 1. Mentionnons notamment les facteurs
suivants :
· La situation particulière des francophones
dans le contexte canadien et nord-américain où la
langue anglaise est en situation de dominance et exerce un pouvoir
d'attraction puissant :
· L'histoire des francophones en Amérique
qui fut marquée par la Conquête anglaise et par diverses
tentatives d'assimilation ;
· La baisse du poids démographique
des francophones au Canada ;
· La baisse du poids démographique
du Québec au sein du Canada ;
· L'adoption massive de l'anglais par les
immigrants, même ceux du Québec, et ce, particulièrement
dans la région de Montréal, ainsi que les diverses
crises linguistiques qui en résultèrent dans le
réseau scolaire québécois ;
· La baisse du taux de natalité au
Québec et l'apport constant de l'immigration non francophone
à la démographie du Québec.
Il convient également de rappeler certains
événements qui ont été déterminants
du point de vue linguistique dans l'histoire du Québec.
Ainsi, le début du XXe siècle a vu
le Canada se développer de l'Atlantique au Pacifique. La
croissance exceptionnelle de l'immigration au Canada entre 1947
et 1967 a eu un impact énorme sur la composition du Québec.
Travailler en anglais et envoyer leurs enfants à l'école
anglaise étaient alors pour la majorité des Néo-Québécois
le choix qui leur semblait le meilleur, surtout parce qu'à
cette époque, l'anglais était, même au Québec,
la seule langue de promotion sociale et économique. Ce
choix pouvait certes s'expliquer dans le contexte de l'Amérique
du Nord. Mais, dans la perspective d'une nation minoritaire sur
le continent, la faible attraction sociale et économique
du français sur son propre territoire exacerbait son sentiment
d'insécurité.
Le Québec devait connaître au début
des années 1960 une suite de transformations sur les plans
politique et social, de même que sur le plan des mentalités.
Ces années marquent l'entrée en scène d'une
élite francophone qui, à une vitesse remarquable,
s'emploie à ériger un appareil étatique moderne
visant à assurer un partage plus équitable de la
richesse.
Désormais, l'action sera dirigée en
fonction des deux clefs de voûte susceptibles de permettre
l'épanouissement politique, social, économique et
culturel du Québec : l'appropriation effective de l'économie
et, combinée à celle-ci, la promotion de l'utilisation
généralisée du français.
La politique linguistique s'inscrivait donc dans
l'émergence d'un Québec moderne, dynamique, déterminé
et confiant en son avenir. Elle était un outil de justice
sociale devant permettre notamment la " reconquête
" de Montréal par les francophones qui y étaient
pourtant majoritaires et qui devaient y vivre, ainsi que l'a écrit
l'historien américain Marc Levine de l'Université
du Wisconsin, comme s'il s'était agi d'une " ville
britannique qui comptait par hasard plusieurs citoyens de langue
française " .
En ce sens, l'adoption de la Charte de la langue
française en 1977 a marqué une forme de ré-appropriation
de l'espace public où trop souvent, particulièrement
à Montréal, l'anglais était exclusivement
utilisé dans l'affichage public et la publicité
commerciale ainsi que dans le domaine du travail. Cette Charte
vise à assurer une forme de sécurité culturelle
aux Québécoises et aux Québécois.
Convaincus de la fragilité croissante du
fait français au Canada et en Amérique du Nord et
de la volonté affirmée des Québécois
de faire du français leur langue commune et usuelle, tous
les gouvernements québécois qui se sont succédé
depuis les années 1970 ont pris les mesures législatives
pour assurer à la nation québécoise la possibilité
de vivre et de s'épanouir pleinement en français
au Québec. Pour y arriver, ils ont adopté une législation
linguistique particulière en prenant appui sur les compétences
législatives dont le Québec dispose dans le cadre
du régime fédéral canadien.
2. Profil démolinguistique d'aujourd'hui
et de demain
Le poids démographique global des francophones
dans l'ensemble canadien et nord américain décroît.
Il représente 2 % de la population en Amérique du
Nord et 23,5 % au Canada, alors qu'il était de 30 % il
y a une quarantaine d'années.
Le Québec compte près de 7,5 millions
d'habitants. Selon le recensement canadien de 1996, 81,5 % d'entre
eux ont le français comme langue maternelle, 8,8 %, l'anglais
et 9,7 % sont de langue maternelle autre. Si l'on tient compte
de la langue d'usage, c'est-à-dire de la langue la plus
souvent parlée à la maison, on constate que 82,8
% des Québécois parlent le français, 10,8
% l'anglais et 6,4 % une autre langue. L'analyse des derniers
recensements indique en outre que la connaissance du français
est de plus en plus répandue chez les anglophones et les
allophones.
Le portrait linguistique de la métropole
est par contre nettement différent. En effet, dans l'Île
de Montréal, 52,3 % des résidents ont le français
comme langue maternelle, 18 % l'anglais et 26,7 % sont d'une autre
langue maternelle. En ce qui a trait à la langue d'usage,
53,8 % des résidents parlent le français, 24,1 %
l'anglais et 17,1 % une autre langue. Au fil des ans, cette région
est devenue le centre principal de la présence et de l'influence
des allophones et des anglophones au Québec.
De plus, comme l'a fait ressortir récemment
le démographe Marc Termote, " la dynamique démographique
est particulièrement défavorable au groupe francophone
de la région de Montréal où se conjuguent
une nette sous-fécondité par rapport à chacun
des deux autres groupes (anglophones et allophones), une immigration
internationale élevée et essentiellement non francophone
ainsi qu'un processus d'étalement urbain essentiellement
francophone. "
Tous ces constats pèsent lourd dans la conduite
de la politique linguistique et influencent les ajustements périodiques
qui doivent y être faits. On comprendra qu'en fonction de
ces éléments, la politique linguistique québécoise
garde toute sa pertinence.
3. Relations interculturelles et dynamique
des langues au Québec
À la lumière des données les
plus récentes sur la population immigrée au Québec
selon les pays de naissance, on constate que les pays d'origine
des immigrants ont changé par rapport aux périodes
de recensement antérieures, où une grande part des
nouveaux arrivants provenaient de l'Europe de l'ouest ou de l'Europe
centrale. Cette diversité des sources d'immigration a commencé
dans les années 1960 et s'est amplifiée au cours
des décennies subséquentes. Aujourd'hui, dans l'ensemble
de la population immigrée du Québec, 20 % des personnes
ont le français comme langue maternelle, 12 % l'anglais
et 68 % sont de langue maternelle autre que le français
et l'anglais. Notons que la proportion des nouveaux arrivants
ayant une connaissance du français à leur arrivée
en sol québécois est passée de 39 % en 1996
à 47 % en 2001.
En outre, la grande majorité des immigrants
choisissent de s'établir dans l'Île de Montréal
(environ 70 %). Les implications linguistiques d'un tel afflux
d'immigrants et de cette forte concentration territoriale constituent
une dimension fondamentale de la problématique démolinguistique
du Québec. En effet, près des trois quarts des immigrants
reçus au Québec et vivant dans l'Île de Montréal
sont de langue maternelle autre que le français et l'anglais.
Notons qu'au Québec, une majorité
des allophones ayant abandonné l'usage de leur langue maternelle
à la maison, ce qui constitue un transfert linguistique,
l'ont fait au profit de l'anglais (60 % vers l'anglais et près
de 40 % vers le français). On observe toutefois chez les
allophones arrivés au Québec depuis l'adoption de
la Charte de la langue française une tendance à
adopter le français. En effet, le dernier recensement de
1996 établissait à 51 % la proportion de ceux et
celles qui effectuaient un transfert linguistique en faveur du
français. Et, pour une première fois, on observait
une connaissance plus répandue du français (79 %)
que de l'anglais (76 %) au sein de cette population. Ailleurs
au Canada, le choix entre le français et l'anglais pour
les allophones n'existe pas. Dans les faits, 99 % d'entre eux
adoptent l'anglais.
Un nouvel indice (ILUP) donne à croire qu'en
1997 le français était la langue d'usage public
de 87 % des Québécois, et ce, même sur l'Île
de Montréal, puisque près de trois personnes sur
quatre ont déclaré l'utiliser en priorité
dans leurs rapports publics. Au sein de l'ensemble de la population
immigrée, ce pourcentage s'établissait à
57 %.
4. Les grands principes de la politique
linguistique du Québec
Plusieurs États ont choisi de ne pas se donner
de loi linguistique pour baliser les rapports entre les langues
présentes sur leur territoire. Comme il n'existe pratiquement
aucun État unilingue, au sens où tous les citoyens
partagent une seule et même langue, ces États ont
donc choisi de traiter de façon implicite les questions
relatives à la langue dans laquelle ils communiquent avec
leurs citoyens. Dans les faits, la plupart du temps, ils n'utilisent
qu'une seule langue de communication au plan national.
En revanche, un grand nombre d'États se sont
doté de clauses linguistiques dans leur constitution ou
bien ont adopté des lois linguistiques. Le Québec
a choisi pour sa part de se donner une loi linguistique qui, pour
l'époque (1977), était plutôt avant-gardiste.
En effet, tout en limitant sa portée au domaine public,
cette loi intervient non seulement dans les relations de l'État
ou de son administration avec les citoyens, ainsi que dans le
domaine de l'éducation primaire et secondaire, mais aussi
dans la vie des entreprises et des personnes morales en matière
de communication avec l'État et ses citoyens.
Le postulat fondamental qui anime la politique linguistique
québécoise est que si le français doit survivre
et s'épanouir sur le continent nord-américain cela
ne peut se faire qu'en lui donnant le maximum de chance et de
protection au Québec, seul territoire où il est
la langue de la majorité de la population. Cela afin qu'il
y devienne un instrument de communication publique utile pour
tous les Québécois, tout comme l'anglais l'est pour
les citoyens des autres provinces du Canada et que le français
soit ainsi la langue commune servant naturellement de moyen de
communication publique entre les Québécois et les
Québécoises de toute langue et de toute origine.
Cet objectif central fait l'objet d'un large consensus politique
et social.
Lorsque plusieurs ensembles linguistiques coexistent
sur le même territoire, la langue commune à tous
sert à la cohésion sociale de tous les citoyens,
par-delà les différences de langues maternelles.
C'est pourquoi la politique linguistique du Québec vise
essentiellement à ce que le français soit la langue
d'intégration des immigrants à la société
québécoise.
La politique linguistique se veut une politique
d'intégration, qui vise essentiellement la langue de l'espace
public et respecte donc le choix des langues dans la vie privée
et le droit à l'usage des langues d'origine, jusqu'au point
de soutenir financièrement leur enseignement.
Cette approche vise à créer un environnement
en langue française dynamique, accueillant et attrayant
et est de nature à influencer les choix et les comportements
linguistiques de tous les citoyens du Québec. La promotion
du français est liée à l'image que projette
le Québec de lui-même, soit celle d'une société
dont la majorité de la population est francophone et dont
la performance culturelle, scientifique et économique s'exprime
d'abord en français.
La politique linguistique québécoise
a prévu un ensemble de mesures en faveur de l'usage du
français et des autres langues sur le territoire québécois.
Les plus importantes figurent dans la Charte de la langue française
qui en fixe le cadre juridique. Cette loi vise à faire
du français la langue commune de l'espace public, c'est-à-dire
la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement,
des communications, du commerce et des affaires, et ce, dans le
respect des valeurs démocratiques fondamentales d'une société
pluraliste.
Sans pour autant déboucher sur un bilinguisme
institutionnel, qui risquerait à terme de fragiliser considérablement
le statut du français compte tenu de la force d'attraction
de l'anglais, la politique linguistique du Québec vise
la recherche d'un équilibre entre, d'une part, l'affirmation
claire du caractère français de la société
québécoise et, d'autre part, le respect des communautés
anglophone, allophones et autochtones du Québec.
Le fait de reconnaître et de promouvoir le
français comme la langue officielle du Québec et
la langue commune des Québécoises et des Québécois
n'exclut pas toutefois l'intérêt et la nécessité
d'apprendre d'autres langues.
Sur ce plan, on dénombre au Québec,
et en particulier à Montréal, un taux élevé
de bilinguisme individuel (anglais-français), taux qui
est plus élevé qu'ailleurs au Canada. Le faible
taux de bilinguisme chez les anglophones et allophones hors Québec
démontre en fait que le bilinguisme au Canada est d'abord
le fait des francophones.
Il en est de même pour le trilinguisme qui
est neuf fois plus élevé au Québec qu'ailleurs
au Canada. Le recensement révèle en effet que 46,8
% des allophones du Québec (et 44 % vivant à Montréal)
se déclarent trilingues (langue maternelle, français
et anglais), comparativement à 5,4 % ailleurs au Canada.
Ce taux élevé de trilinguisme chez les allophones
du Québec témoigne de l'impact de la Charte sur
les comportements linguistiques. On constate, d'une part, que
le français progresse comme langue d'usage public et, d'autre
part, que le pourcentage de Québécoises et de Québécois
ayant des compétences en français et en anglais
continue de croître.
5. Les domaines d'application de la politique
linguistique québécoise
5.1 La Charte de la langue française
: pierre angulaire de la politique linguistique
Il y a vingt-cinq ans, l'Assemblée nationale
du Québec adoptait la Charte de la langue française.
La Charte intervient dans l'aménagement linguistique
des rapports sociaux et touche les domaines qui peuvent influer
sur le statut socio-économique du français, à
savoir : les domaines de la législation et de la justice,
de l'enseignement, du travail, des échanges commerciaux
ainsi que de l'Administration.
La Charte de la langue française, que l'on
désigne également comme la loi 101 en raison de
la numérotation initiale du projet de loi, a encore, vingt-cinq
ans après son adoption, une valeur symbolique très
importante au Québec. Cette loi fait généralement
consensus au sein de la société québécoise
et demeure une mesure indispensable à la sauvegarde de
la langue française et à l'identité de la
nation québécoise majoritairement francophone dans
un contexte continental et international, dominée par la
langue anglaise.
5.1.1 La langue de la législation
et de la justice
La Charte de la langue française prévoit
que les projets de loi sont imprimés, publiés, adoptés
et sanctionnés en français et en anglais. Les lois
sont imprimées dans ces deux langues ; il en va de même
des règlements. Les versions française et anglaise
de ces textes ont la même valeur juridique. En outre, les
justiciables, les avocats, les témoins, les juges et les
autres officiers de justice ont le droit d'utiliser à leur
gré le français ou l'anglais lorsqu'ils prennent
la parole ou agissent dans le cadre d'un débat judiciaire
devant les tribunaux du Québec.
5.1.2 La langue de l'enseignement
C'est au ministère de l'Éducation
qu'est dévolue la responsabilité de l'application
du chapitre de la Charte de la langue française relatif
à la langue de l'enseignement.
La Charte établit le principe général
suivant lequel l'enseignement se donne en français pour
tous les élèves du primaire et du secondaire. Ce
principe vise notamment à favoriser l'intégration
linguistique des allophones à la société
québécoise majoritairement de langue française.
Par ailleurs, il importe de souligner que l'enseignement de la
langue anglaise, langue seconde, est offert à tous ces
enfants dès la troisième année du primaire.
Rappelons qu'en matière d'admissibilité
à l'école publique, tous les citoyens du Québec
issus de l'immigration, quels que soient leur pays d'origine ou
leur langue maternelle, se voient appliquer les mêmes règles.
Ainsi, tous les immigrants sont tenus d'inscrire
leurs enfants à l'école française. L'importance
des dispositions de la Charte de la langue française relatives
à la scolarisation en français n'est plus à
démontrer, elles jouent en effet un rôle moteur en
matière d'orientation linguistique des allophones vers
la société d'accueil majoritairement de langue française
au Québec.
Si l'on examine les données statistiques
relatives à ce domaine, on constate aujourd'hui, au primaire
et au secondaire, que 80 % des élèves allophones,
dont la plupart sont issus de l'immigration, reçoivent
leur enseignement en français, alors qu'une année
avant l'entrée en vigueur de la Charte, en 1976-1977, 80
% de ceux-ci fréquentaient l'école anglaise.
En outre, le Québec maintient depuis longtemps
un système public complet d'enseignement en anglais, de
la maternelle à l'université. Contrairement à
la majorité des autres provinces canadiennes, le Québec
offre cet enseignement en anglais sur tout son territoire et peu
importe le nombre d'élèves, alors que la Constitution
canadienne lui permettrait de le faire seulement là où
le nombre d'enfants le justifie.
Dans les établissements scolaires publics
et privés subventionnés de langue anglaise, la Charte
tient compte de diverses situations pour établir l'admissibilité
d'un élève. Voici les principales règles,
dont certaines découlent de la Constitution canadienne,
permettant à un enfant de recevoir l'enseignement en anglais
:
· Le père ou la mère a la citoyenneté
canadienne et a reçu la majorité de son enseignement
primaire en anglais au Canada ;
· Le père ou la mère a la citoyenneté
canadienne et l'enfant a reçu la majorité de son
enseignement primaire ou secondaire en anglais au Canada ;
· Le père et la mère ne sont
pas citoyens canadiens, mais l'un ou l'autre a reçu la
majorité de son enseignement primaire en anglais au Québec
;
· L'enfant séjourne temporairement
au Québec parce que l'un de ses parents y étudie
ou y travaille.
De plus, lorsqu'un enfant est autorisé à
recevoir l'enseignement en anglais, ses frères et surs
le sont aussi.
Il existe de plus des établissements privés
d'enseignement primaire et secondaire non subventionnés
de langue française comme de langue anglaise, dont la fréquentation
n'est pas assujettie aux dispositions de la Charte de la langue
française relatives au choix de la langue d'enseignement.
Par ailleurs, au-delà de l'enseignement primaire
et secondaire, tous, quels que soient leur langue, leur statut
de citoyen ou leurs antécédents scolaires, bénéficient
du libre choix quant à la langue de l'enseignement collégial
ou universitaire.
À cela s'ajoutent divers autres programmes,
notamment ceux de l'enseignement des langues d'origine à
l'école publique et à l'école communautaire,
qui permettent à quelque 20 000 élèves par
année d'apprendre la langue de leurs parents, et ce, dans
une vingtaine de langues.
5.1.3 La langue du travail
Pour que le français ne soit pas uniquement
confiné à la sphère privée, qu'il
soit utile et attrayant de l'apprendre et de l'utiliser, il importe
qu'il ne serve pas qu'à des tâches subalternes. Il
faut en effet qu'il puisse aussi donner accès à
des emplois rémunérateurs, à des postes de
commande et qu'il se révèle un outil indispensable
dans le domaine du travail au Québec. Sinon, son utilité
et son attrait déclineront rapidement au profit de l'anglais,
et ce, particulièrement chez les personnes qui viennent
s'installer au Québec.
C'est pourquoi, la Charte de la langue française
vise à faire du français la langue habituelle du
travail et affirme le droit de tout travailleur d'exercer ses
activités en français. Ainsi, la francisation des
entreprises constitue un des objectifs les plus importants de
la Charte de la langue française puisque sans elle, le
droit de tout travailleur d'exercer ses activités en français
trouverait plus difficilement son application dans les différents
milieux de travail. Pour les entreprises employant cinquante personnes
et plus, des programmes de francisation, qui ont pour objectif
de généraliser l'usage du français dans l'entreprise,
sont conçus par celle-ci avec le concours de l'Office de
la langue française. Ces programmes sont individualisés
pour chaque entreprise en fonction de ses caractéristiques,
de ses besoins et de ses contraintes de façon à
ce que les échéances et les objectifs qui y sont
fixés soient réalistes.
Ces programmes prennent notamment en compte la
situation des personnes près de la retraite, les relations
de l'entreprise avec l'étranger, la situation des entreprises
produisant des biens culturels à contenu linguistique ainsi
que celle des sièges sociaux et des centres de recherches
établis au Québec par des entreprises ayant des
activités qui s'étendent hors du Québec.
De plus, en raison de l'importance des petites entreprises (employant
de 10 à 49 personnes) dans l'économie québécoise,
l'Office de la langue française fait tout ce qu'il peut
pour que le français y occupe la place qui lui revient.
5.1.4 La langue du commerce et des affaires
Dans le but de protéger les consommateurs
et de bien marquer le visage français du Québec,
la Charte de la langue française énonce diverses
exigences linguistiques relativement à la langue du commerce
et des affaires. Cela est d'autant plus important que les activités
de consommation atteignent quotidiennement chaque personne et
en viennent ainsi presque imperceptiblement à conditionner
le vocabulaire de chacun.
La Charte de la langue française prévoit
que l'affichage public et la publicité commerciale doivent
se faire en français. Ils peuvent aussi être faits
à la fois en français et dans une autre langue en
autant que le français y figure de façon nettement
prédominante, mesure reconnue comme légitime par
la Cour suprême du Canada. La Charte requiert également
la présence du français dans les inscriptions sur
les produits, leur contenant ou leur emballage et les documents
ou objets qui les accompagnent. Toutefois, cette règle
générale ne proscrit aucunement la présence
d'une autre langue en autant que le français occupe une
place équivalente.
Diverses exceptions viennent moduler cette règle
afin de permettre notamment que des documents puissent être
rédigés uniquement dans une autre langue que le
français (par exemple pour divers produits culturels et
éducatifs) ou uniquement en français lorsqu'il s'agit
de l'affichage dans les transports publics ou sur les grands panneaux
publicitaires qui bordent les voies publiques.
5.1.5 La langue de l'Administration
L'administration publique québécoise
a un rôle moteur et exemplaire dans la valorisation de l'emploi
du français, et il lui incombe que la place dévolue
à la langue française reflète véritablement
son statut de langue officielle du Québec.
C'est dans cette optique que la Charte de la langue
française pose diverses obligations à l'administration
publique qui comprend notamment le gouvernement et ses ministères,
les organismes gouvernementaux, les municipalités, les
organismes scolaires ainsi que les établissements de santé
et de services sociaux.
Ces obligations sont toutefois complétées,
dans le cas du gouvernement et de ses ministères et de
certains organismes gouvernementaux, par la Politique gouvernementale
relative à l'emploi et à la qualité de la
langue française dans l'Administration qui a été
adoptée en 1996. Cette politique fait suite à divers
constats, qui ont mis en lumière certaines pratiques de
l'administration qui ne concourraient pas toujours à refléter
le statut de la langue officielle accordé au français
mais qui tendaient parfois à établir une forme de
bilinguisme de facto dans l'administration.
Cette politique établit les principes généraux
devant permettre à l'administration centrale de valoriser
et de généraliser l'emploi du français afin
que ses services soient toujours disponibles en français
et qu'elle projette une image résolument française
de ses diverses activités. Elle oblige notamment les ministères
et organismes gouvernementaux à se doter d'une politique
linguistique particulière et à faire état
de son application dans leur rapport annuel.
Toutefois, la poursuite de ces objectifs n'empêche
pas l'Administration de rendre des services dans une autre langue
que le français.
De plus, la Charte de la langue française
permet que certains organismes municipaux, scolaires ou les établissements
de santé et de services sociaux soient légalement
reconnus comme "bilingues". Cette reconnaissance leur
donne une marge de manuvre accrue dans certaines situations.
Ainsi, ces organismes peuvent employer le français et une
autre langue dans leur dénomination, dans leurs communications
internes, leurs communications entre eux, leur affichage et ils
peuvent engager du personnel qui ne connaît pas le français.
5.2 La politique linguistique et les
services de santé et de services sociaux
En ce qui a trait plus particulièrement aux
services de santé et de services sociaux, la langue de
fonctionnement du système reflète le statut de langue
officielle reconnu au français dans la Charte de la langue
française.
Cela étant, dans un esprit d'ouverture et de justice sociale
à l'égard de la communauté anglophone, la
langue anglaise bénéficie d'une reconnaissance particulière
inscrite dans une loi. En effet, selon la Loi sur les services
de santé et les services sociaux du Québec, toute
personne d'expression anglaise a le droit de recevoir des services
de santé et des services sociaux dans sa langue, dans la
mesure où le permettent les ressources humaines, matérielles
et financières des établissements qui fournissent
ces services. De la même façon, la loi prévoit
également que des services puissent être offerts
dans leur langue aux membres des différentes communautés
culturelles.
En pratique, on constate que les anglophones ont
accès à des services de santé et à
des services sociaux en anglais dans l'ensemble du territoire.
D'ailleurs, dans chacune des régions, le pourcentage des
établissements qui offrent des services en anglais est
supérieur à la proportion d'anglophones qui y résident.
5.3 La politique linguistique et l'immigration
Le gouvernement du Québec offre des services
en francisation aux nouveaux arrivants depuis près de trente
ans. En 1996, l'Assemblée nationale adoptait le projet
de loi créant le ministère des Relations avec les
citoyens et de l'Immigration. Par la création de ce nouveau
ministère, le gouvernement indiquait clairement son intention
d'inscrire l'intégration linguistique, sociale et économique
des immigrants sur le territoire québécois parmi
ses priorités leur permettant ainsi une pleine participation
et intégration à la société québécoise.
6. Évaluation
6.1 Les coûts
Au cours du dernier exercice financier, le gouvernement
du Québec a alloué des crédits de 22, 5 M$
canadiens (quelque 16 M euros) aux cinq organismes qui coordonnent
et assurent la mise en uvre de la politique linguistique,
ce qui représente 0,05 % du budget global du Québec.
Ces organismes emploient quelque 285 personnes réparties
sur l'ensemble du territoire québécois, mais concentrées
surtout dans les villes de Montréal et Québec.
6.2 Des retombées notables mais un
équilibre toujours difficile à maintenir
Afin de surveiller l'évolution de la situation
linguistique au Québec quant au statut de la langue française
et à sa qualité, l'État s'est doté
d'instruments et d'indicateurs permettant d'évaluer l'atteinte
des objectifs fixés et d'apporter les ajustements nécessaires,
le cas échéant. On produit régulièrement
par exemple des études et des analyses concernant notamment
les transferts linguistiques vers le français et vers l'anglais
chez les allophones, l'utilisation du français comme langue
d'usage public, l'évolution de la fréquentation
scolaire dans les réseaux francophones et anglophones,
le taux de francisation des entreprises ou encore la composition
démolinguistique.
C'est ce qui nous permet de constater aujourd'hui
que la politique linguistique et en particulier sa pièce
maîtresse, la Charte de la langue française, ont
profondément marqué la société québécoise
en y affirmant le statut du français et en contribuant
à modifier le rapport entre les communautés allophones,
la communauté anglophone et la majorité francophone.
La Charte a aussi eu pour effet de contribuer à modifier
le visage français du Québec et elle a grandement
favorisé le français comme langue des communications
dans les entreprises.
Ces changements majeurs, qui ont permis aux francophones
de combler les inégalités sociolinguistiques dont
ils souffraient, se sont réalisés dans une relative
paix sociale.
Un bilan de la situation de la langue française
au Québec a été réalisé en
1995. Celui-ci a mis en évidence que, le français
avait fait en vingt ans des gains importants dans presque tous
les domaines. Le statut socio-économique des francophones
s'est nettement amélioré et on constate que le français
est de plus en plus utilisé par les anglophones et les
allophones. Toutefois, des progrès restent toujours à
faire principalement dans les bassins de population à forte
concurrence linguistique, comme à Montréal et dans
la région de l'Outaouais.
Rappelons que la Charte de la langue française
trouvait son origine dans la nécessité de renverser
les phénomènes suivants : la surreprésentation
de l'anglais dans l'affichage, les services et le travail ; l'infériorité
économique des francophones et le choix de l'école
anglaise par les immigrants. Les deux derniers phénomènes
sont maintenant à peu près inversés.
Les inégalités socio-économiques
constatées à l'époque de l'adoption de la
Charte sont pour une large part éliminées : la part
de revenu des francophones est égale à leur poids
démographique dans la population québécoise
; la part des francophones dans la population active de la région
métropolitaine de Montréal, parmi les professionnels
et parmi les administrateurs, est presque égale à
leur poids démographique ; le français est devenu
plus rentable que l'anglais hors Montréal et l'anglais
a conservé un léger avantage à Montréal
; l'écart de revenu en faveur des anglophones, qui était
de 16 % en 1970, est comblé aujourd'hui.
Au plan scolaire, 80 % des élèves
allophones fréquentent maintenant l'école française
alors que le même pourcentage d'élèves allaient
à l'école anglaise dans les années 1970.
Toutefois, ce pourcentage n'est que de 43 % chez les jeunes allophones
qui s'inscrivent à l'enseignement post-secondaire.
Aujourd'hui, le français est nettement prépondérant
dans l'image linguistique des commerces de l'Île de Montréal
et partout au Québec. En effet, 97 % des commerçants
de Montréal affichent en français et 50 % le font
en français et en anglais. Il est possible de se faire
servir en français presque partout à Montréal.
En ce qui concerne les milieux de travail, 72,2 % des entreprises
ayant une place d'affaires au Québec et employant 50 personnes
et plus ont obtenu un certificat de francisation, qui atteste
que le français y a le statut de langue habituelle et normale
de travail dans toutes les sphères d'activité. Et,
en dehors de Montréal, 88 % des travailleurs utilisent
presque exclusivement en français.
En résumé, on peut affirmer que les
droits linguistiques (droits des travailleurs, des consommateurs
et le droit à l'enseignement en français) énoncés
en 1977 sont généralement respectés au Québec.
Les progrès réalisés donnent à la
majorité francophone une plus grande sécurité
linguistique qui lui permet d'assumer sereinement sa position
majoritaire au Québec et sa position minoritaire en Amérique
du Nord.
Dans le contexte de vive concurrence interlinguistique
dans lequel ils évoluent sur tout le continent nord-américain,
les Québécoises et les Québécois francophones
ont au moins acquis, grâce à l'effet de la Charte
de la langue française, la conviction qu'ils peuvent au
Québec véritablement vivre, travailler, faire des
affaires et prospérer en français. La langue française
y est en effet devenue au fil des vingt-cinq dernières
années la principale langue de promotion économique
et sociale.
Toutefois, bien des progrès restent encore
à réaliser dans tous ces secteurs et l'équilibre
atteint demeure toujours fragile et précaire. Les forces
dominantes du marché linguistique au Canada et en Amérique
du Nord auxquelles s'ajoutent la mondialisation des économies
et l'introduction massive des technologies de l'information et
des communications, concourent à l'usage généralisé
de l'anglais . De plus, l'ouverture des marchés et la mondialisation
des activités amènent les entreprises commerciales
et industrielles établies au Québec à faire
régulièrement affaire avec l'étranger et
à accroître l'exigence et l'usage d'une autre langue
que le français. L'intégration économique
des Amériques imposera aussi de nouvelles exigences linguistiques
qui fragiliseront l'équilibre des langues des quatre principaux
groupes linguistiques qui n'ont pas tous le même poids :
40 % de langue espagnole, 38 % de langue anglaise, 20 % de langue
portugaise et 2 % de langue française. Enfin, il y a de
façon générale l'avenir démolinguistique
des francophones qui, étant donné le vieillissement
de la population et son faible taux de fécondité,
dépend de plus en plus de l'apport de l'immigration.
Conclusion
La politique linguistique mise en uvre depuis
1977 a permis un certain rattrapage dans le statut du français
au Québec et assuré une forme de sécurité
culturelle aux Québécoises et Québécois
francophones . Elle a redonné, particulièrement
à Montréal, un visage français dans l'affichage
public et la publicité commerciale. Elle a permis aux consommateurs
francophones d'obtenir des services dans leur langue. Elle a favorisé
l'accroissement de l'usage du français chez les travailleurs
et dans la vie des entreprises. Elle a induit la fréquentation
de l'école française par les jeunes immigrants et
favorisé leur intégration à la communauté
francophone.
Toutefois, elle ne fait pas pour autant disparaître
les forces du marché linguistique nord-américain
énumérées précédemment. Ces
pressions s'exercent quotidiennement sur la langue française
au Québec et c'est pourquoi la politique linguistique,
s'appuyant sur la Charte de la langue française, est toujours
nécessaire et le demeurera.
