LA GESTION DE LA DIVERSITÉ LINGUISTIQUE
DANS LES GRANDES VILLES SUBSAHARIENNES
I. Introduction
Le présent exposé a pour objectif
de contribuer à introduire aux débats de l'Atelier
2 qui porte sur " La gestion de la diversité linguistique
dans les grandes villes ". Nous voulons contribuer aux débats
en centrant notre réflexion sur la gestion de la diversité
linguistique dans les grandes villes de l'Afrique sub-saharienne.
Après une brève description de la situation linguistique
qui prévaut généralement dans la plupart
des grandes villes de l'Afrique sub-saharienne, nous verrons pourquoi
il est nécessaire de bien gérer la diversité
linguistique de ces villes. Ensuite nous examinerons comment cette
gestion pourrait se faire si l'on veut assurer le maintien de
la diversité et prévenir les tensions et conflits
linguistiques qui pourraient naître.
II. La situation linguistique dans la plupart
des grandes villes de l'Afrique sub-saharienne.
II.1. D'une manière générale,
sauf cas rares, la diversité linguistique est de rigueur
dans les grandes villes de l'Afrique sub-saharienne. En effet,
généralement, le pluralisme linguistique est le
lot commun de ces grandes villes parce que ces dernières
renferment des personnes d'ethnies et de langues diverses.
Ces grandes villes regorgent souvent d'une
multitude d'ethnies et de langues. On y relève généralement
la langue officielle, des langues nationales et parfois, pour
certaines grandes villes, une langue véhiculaire et le
pidgin.
i. La langue officielle : elle est la langue
de gestion de l'Etat, celle du système national du Gouvernement,
de l'administration et du secteur moderne. Il s'agit généralement
de la langue de l'ancien colonisateur : le français, l'anglais,
l'espagnol ou le portugais.
Il convient cependant de préciser que,
dans cette région, on relève le cas de quelques
langues africaines qui sont élevées au rang de langues
officielles. Nous pouvons citer notamment les cas du kiswahili
(Tanzanie), du kirundi (Burundi) et du somali (Somalie).
ii. Les langues nationales : ce sont les langues
parlées par les natifs d'un pays donné. En Afrique
sub-saharienne, généralement elles n'ont pas de
statut de langue officielle. Dans les grandes villes leur nombre
dépend du nombre de groupes ethniques qui y sont représentés.
Ainsi, à Ouagadougou ( Burkina Faso) , il n'est pas exagéré
de dire que probablement toutes les cinquante neuf (59) langues
nationales du pays y sont représentées.
iii. La langue véhiculaire ou lingua
franca : c' est une langue de grande communication. C'est par
exemple le cas du dioula qui est parlé à Bobo-Dioulasso
( Burkina Faso).
iv. Le pidgin : il est une langue faite de
mélange d'une langue nationale (locale) et d'une langue
étrangère. On trouve le pidgin dans certaines grandes
villes des côtes du Ghana et du Nigeria.
En outre les grandes villes peuvent abriter
une langue locale et/ou une langue régionale.
Une langue locale est une langue qui est parlée par un
groupe ethnique composé d'un petit nombre de personns.
En conséquence ses locuteurs sont peu nombreux. Au Burkina
Faso par exemple les Silanko ( au Nord-Est du pays) constituent
un groupe ethnique composé d'environ un millier de personnes.
Leur langue, le silanko, peut être considérée
comme une langue locale.
Une langue régionale est une langue
qui est parlée par un nombre d'individus important de personnes.
Elle est la langue dominante dans une région donnée.
Ainsi, au Burkina Faso, on peut considérer comme langues
régionales les langues ci-après :
- le moore (au Centre) ;
- le gulmancema (à l'Est) ;
- le fulfulde (au Nord) ;
- le dioula (à l'Ouest).
II.2. Souvent, dans les grandes villes de
l'Afrique sub-saharienne, une langue dominante sert de langue
de communication largement utilisée par les habitants de
la ville.
Elle est dite langue dominante à cause
du nombre très élevé de ses locuteurs, donc
à cause de son poids démographique. Elle est parlée
par les natifs du groupe ethnique considéré et par
d'autres locuteurs, qui appartiennent à d'autres groupes
ethniques, et pour qui elle est fonctionnelle.
II.3. Cette langue dominante peut être
la langue officielle du pays : c'est le cas notamment du français
pour les grandes villes des pays francophones, telle la ville
de Ouagadougou (Burkina Faso), de l'anglais pour les grandes villes
des pays anglophones, telle la ville d' Accra (Ghana), du portugais
pour les grandes villes des pays lusophones, telle la ville de
Bissau (Guinée-Bissau), et de l'espagnol pour les grandes
villes des pays hispanophones, telle la ville de Malabo (Guinée
Equatoriale).
Mais elle peut aussi être une langue
nationale qui n'a pas de statut de langue officielle : c'est souvent
le cas de certaines langues nationales parlées dans les
grandes villes d'Afrique noire. A titre d'exemples, nous pouvons
citer les langues ci-après :
- le moore à Ouagadougou ( Burkina
Faso );
- le wolof à Dakar ( Sénégal) ;
- le bambara à Bamako ( Mali) ;
- Le yoruba à Lagos ( Nigeria).
II.4. En tout état de cause, on note
une coexistence pacifique entre les diverses langues parlées
dans les grandes villes de cette région du monde. Il est
heureux de constater que, généralement, dans les
grandes villes de cette région, les groupes minoritaires
apprennent la langue du groupe majoritaire car celle-ci est fonctionnelle
pour eux. Elle leur permet en effet d'entrer en contact avec les
locuteurs de la langue du groupe majoritaire, facilite et favorise
les échanges qu'ils ont avec ces derniers.
II.5. En conséquence, en Afrique sub-saharienne,
la langue est rarement source de conflit. Les conflits ont généralement
pour causes des problèmes politiques, religieux ou économiques.
Souvent les problèmes de partage du pouvoir ou des richesses
en sont les causes principales.. Lorsque éclate un conflit,
la langue peut alors servir de prétexte. Par ailleurs,
en Afrique sub-saharienne, ce sont les intellectuels qui, souvent
pour des raisons inavouées, sont généralement
à la base des conflits. Rarement les paysans sont à
la base des conflits.
Afin d'éviter l'éclatement de
tout conflit linguistique, il convient de promouvoir une bonne
gestion du pluralisme linguistique dans les grandes villes. Pourquoi
donc une telle politique est-elle nécessaire ?
III. La nécessité d'une bonne
gestion du pluralisme linguistique dans les grandes villes de
l'Afrique sub-saharienne.
III.1. La langue est l'expression de la culture
authentique de tout groupe ethnique. Les linguistes enseignent
que toutes les langues se valent et qu'il n'y a pas de langue
riche et de langue pauvre. Donc il n'y a pas de langue plus riche
que d'autres langues. Toutes les langues sont en effet porteuses
de richesses. Elles appartiennent toutes aux patrimoines culturels
national et mondial. En conséquence, dans un pays multilingue,
toutes les langues méritent de la part de tous les concitoyens
le même respect et la même considération.
III.2. Dans l'utilisation des langues, on
doit donc éviter de favoriser l'hégémonie
d'une langue sur une autre. Il faut éviter les frustrations
entre les citoyens dues à des raisons linguistiques. Dans
le domaine linguistique, on doit tout faire pour préserver
l'harmonie entre les citoyens et consolider la paix sociale. Pour
ce faire, il est nécessaire de promouvoir une bonne gestion
du pluralisme linguistique, singulièrement dans les grandes
villes de l'Afrique sub-saharienne. Comment pourrait-on le faire
?
IV. La promotion du pluralisme linguistique
dans les grandes villes de l'Afrique sub-saharienne.
IV.1. En Afrique sub-saharienne, les Autorités
nationales pourraient s'inspirer des stratégies utilisées
par les populations pour une gestion non conflictuelle de la diversité
linguistique. Elles devraient donc accompagner et améliorer
l'existant en matière d'utilisation des langues nationales
par les populations.
La politique linguistique devrait veiller
à ne pas exclure les minorités. Elle devrait plutôt
les encourager à parler leurs langues maternelles. Elle
devrait promouvoir la langue dominante, tout en n'excluant pas
les autres langues, y compris les langues minoritaires.
IV.2. Dans cet ordre d'idées, les Autorités
nationales des pays concernés devraient accorder une reconnaissance
officielle aux diverses langues parlées dans le pays, qu'elles
soient dominantes ou minoritaires. Toutes les langues parlées
dans le pays devraient être reconnues par un statut juridique.
IV.3. Dans le cas des pays multilingues, comme
le Burkina Faso, on pourrait introduire les langues les plus usitées
à différents niveaux du système national
: niveau local, niveau national et niveau international.
Le choix des langues concernées devrait
être stratégique et judicieux. Il devrait être
fait en se fondant sur le principe que tous les citoyens du pays
ont le même droit à la langue, mais n'ont pas forcément
les mêmes besoins de communication ou les mêmes ambitions.
L'objectif qui devrait donc être visé est que aucun
citoyen ne soit brimé dans les choix opérés,
et que tout citoyen qui le désire puisse être performant
aux niveau local, national ou international. Pour ce faire les
populations devraient être consultées.
- Ainsi, au niveau local, la langue régionale,
celle qui est parlée dans la région, pourrait être
employée dans le système de gouvernement et d'administration
de la région. Cette langue pourrait être enseignée
à l'école. Dans le cas du Burkina Faso par exemple,
on relève douze langues régionales qui pourraient
être employées au niveau local.
- Au niveau national, tout en poursuivant
l'enseignement de la langue régionale dans le système
éducatif, on pourrait introduire à l'école
l'enseignement des langues nationales du pays à qui on
a conféré le statut de langues. Celles-ci pourraient
être les langues les plus parlées dans le pays.
Dans le cas du Burkina Faso, on pourrait élever
au statut de langues officielles le moore, le dioula et le fulfulde,
langues parlées par environ 80% des locuteurs des langues
nationales du pays. L'une ou l'autre de ces langues pourrait être
introduite dans l'enseignement, tout en prenant le soin d'éviter,
autant que possible, la coïncidence entre langue régionale
et langue officielle.
Ainsi par exemple, toujours dans le cas du
Burkina Faso, la où le moore est langue dominante, tout
en poursuivant l'enseignement de cette langue à l'école,
on pourrait enseigner en plus le dioula ou le fulfulde.
Au niveau international, on pourrait introduire
l'enseignement des langues étrangères de grande
communication : langues africaines et langues non africaines.
En ce qui concerne l'Afrique sub-saharienne,
il pourrait s'agir des langues africaines de grande communication,
tels le bambara, le peul, le hausa, le swahili, l'arabe, etc
,
et des langues non africaines, tels le français, l'anglais,
l'espagnol, le portugais, le chinois, etc
En tout état de cause, on devrait éviter
d'imposer les langues du niveau international à des citoyens
qui n'en ont pas besoin car elles ne répondent pas à
leurs besoins ou leurs ambitions.
IV.4. Au titre des actions urgentes que pourraient
prendre les Autorités nationales des pays africains sub-sahariens
en vue de mettre en uvre une politique linguistique qui
tienne compte de la diversité linguistique en vigueur dans
les grandes villes de leurs pays, assurerait le maintien de cette
diversité et préviendrait les conflits et tensions
linguistiques, on pourrait citer les suivantes :
IV.4.1. La collecte, la codification et la
transcription de toutes les langues nationales parlées
dans le pays. Une telle action permettrait de sauvegarder le patrimoine
linguistique du pays et contribuerait à la promotion de
la culture nationale.
IV.4.2. L'introduction de l'enseignement des
langues nationales à l'école à tous les types
et niveaux d'enseignement : ainsi on valoriserait réellement
ces langues et on favoriserait leur conservation.
IV.4.3. L'utilisation, dans les actes administratifs
et dans les médias publics et privés, du maximum
de langues nationales, tout en prenant en compte les besoins réels
des locuteurs : ainsi on revaloriserait ces langues et on leur
conférerait un statut officiel. Par ailleurs on stimulerait
et encouragerait l'alphabétisation dans les langues nationales.
IV.4.4. La promotion, à un statut officiel,
des langues parlées dans le pays : ainsi on démontrerait
toute la valeur qu'on accorde à ces langues.
IV.4.5. Le renforcement de l'alphabétisation
et de la post-alphabétisation dans les langues nationales
: ainsi on augmenterait sensiblement les taux d'alphabétisation
généralement bas et on favoriserait le développement
du pays.
IV.4.6. L'étude des situations de multilinguismes
en vigueur dans les grandes villes : ainsi on aurait une meilleure
connaissance de ces situations et on pourrait adopter les politiques
linguistiques les mieux adaptées à chaque situation.
IV.4.7. La réalisation d'études
contrastives entre les langues dominantes et les langues minoritaires
représentées dans les grandes villes : études
syntaxiques, lexicologiques, morphologiques, etc
. Ainsi
on aurait une meilleure connaissance des mécanismes d'intégration
et d'enrichissements mutuels entre ces langues.
IV.4.8. L'étude des modes et modalités
de coexistence pacifique entre les locuteurs de certaines langues
nationales représentées dans les grandes villes,
telle la parenté à plaisanterie au-delà des
barrières linguistiques : on renforcerait ainsi la coexistence
pacifique entre ces langues. Cette parenté à plaisanterie
est un facteur de paix entre les citoyens qui appartiennent à
ces groupes ethniques.
Lorsqu'un conflit est prêt à
éclater entre des citoyens de groupes ethniques entre qui
existe la parenté à plaisanterie, le simple recours
à cette parenté par un des protagonistes suffit
à désamorcer le conflit. La parenté à
plaisanterie est donc un facteur de prévention des conflits.
Pour le cas du Burkina Faso une telle parenté
existe notamment entre les Mossi et les Samo , entre les Bissa
et les Gurunsi , et entre les Bobo et les Peul.
IV.4.9. L'organisation de concours, dotés
de prix, dans les langues nationales, surtout dans les langues
minoritaires : contes, littérature, traditions orales,
musique, art et culture, etc
Ainsi on encouragerait les
artistes en langues nationales et on stimulerait leur créativité.
V. Conclusion
Le pluralisme linguistique est une réalité
dans les grandes villes de l'Afrique sub-saharienne, notamment
du fait de la présence de nombreux groupes ethniques dans
ces villes.
Il est heureux de constater que, d'une manière
générale, les différentes langues représentées
dans ces villes coexistent harmonieusement grâce à
des mécanismes de tolérance de la diversité
linguistique mis en oeuvre par les locuteurs des diverses langues.
Cependant, en vue de prévenir les conflits
linguistiques qui pourraient naître entre les locuteurs
de ces langues, les Autorités nationales des divers pays
africains sub-sahariens devraient mener des politiques linguistiques
qui accompagnent et renforcent les mécanismes de coexistence
linguistique mis en oeuvre par les populations.