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LA POLITIQUE LINGUISTIQUE DE L'ORGANISATION INTERNATIONALE
DE LA FRANCOPHONIE DANS SON "ESPACE FRANCOPHONE"
Raymond Renard
Chaire Unesco en aménagement
linguistique et
didactique des langues dans les systèmes éducatifs
Réseau universitaire Linguapax
Université de Mons-Hainaut (Belgique)
1. Un ensemble linguistique hétérogène
L' " espace francophone " comprend aujourd'hui
55 États ayant déclaré avoir " le français
en partage ".
Il s'en faut pourtant de beaucoup qu'ils puissent
être considérés comme d'authentiques États
francophones.
Pour nous limiter au continent africain, dans l'espace
francophone, de nombreux États connaissent une ou plusieurs
langues dominantes: wolof au Sénégal; sango en Centrafrique;
comorien aux Comores; afar et somali à Djibouti; mooré
et jula au Burkina-Faso; haoussa et songhai au Niger; kikongo
et lingala au Congo; bambara, pulaar et songhai au Mali; pulaar,
malinke et soso en Guinée; ciluba, kikongo, lingala et
swahili au Zaïre (Actes, 1989, 226). Ce n'est pas le cas
dans d'autres, qui en sont dépourvus: Bénin, Cameroun,
Côte d'Ivoire, Gabon, Togo. Quelques langues sont relativement
importantes démographiquement: le kiswahili (Burundi, Rwanda,
Zaïre, Kenya, Ouganda, Tanzanie); le haoussa (Niger, Nigéria);
le pulaar (Burkina-Faso, Côte d'Ivoire, Guinée, Mali,
Sénégal, Guinée Bissau); le kirundi ou le
kinyarwanda (Burundi, Rwanda, Zaïre); le kikongo (Zaïre,
Congo, Angola); le lingala (Congo, Zaïre) (Ibid).
Dans les États anciennement colonisés,
la tendance a été, lors de l'accession à
l'indépendance, de choisir une langue officielle [1]
- celle du colonisateur - et une ou plusieurs langues nationales
. Ce choix se justifiait souvent par la recherche d'un facteur
d'unité, face aux risques réels d'un retour au tribalisme.
Mais il portait des germes de difficultés en matière
d'intégration sociale. "Le processus de rejet des
valeurs et de la langue traditionnelles au profit de la langue
et des valeurs de la communauté dominante", constate
Guy Jucquois (2000, 67),
"s'accompagne souvent de l'illusion que cet
abandon sera récompensé dans un prochain paradis
et que le prix à en payer en est la mort culturelle et
l'oubli de son identité actuelle. On sait qu'il n'en est
rien: les individus déculturés iront grossir les
cohortes des déracinés, main-d'oeuvre moins qualifiée,
ou prétendue telle, réserve de chômeurs et
d'insatisfaits...!".
À quelques décennies de distance,
on imagine aisément les bouleversements géopolitiques
(et linguistiques) qu'aurait entraînés la valorisation
de certaines langues autochtones [2].
Elle eût favorisé l'intégration interrégionale
et, corollairement, elle eût permis la promotion de certaines
d'entre elles au rang de langues interrégionales, remettant
en cause l'équilibre linguistique [3].
En réalité donc la Francophonie apparaît
linguistiquement comme un ensemble fort hétérogène,
où se développent avec plus ou moins de bonheur
quelque deux milliers de langues vernaculaires.
En Afrique subsaharienne, où le français
est généralement demeuré langue officielle
[4], une enquête réalisée
par la Confémen (1991) sur son usage dans neuf d'entre
eux montre l'ampleur de l'échec de la francisation: les
enfants scolarisés en français le parlent surtout
avec le maître en classe (96%) [5].
Hors classe, le pourcentage tombe de moitié (48%), tout
comme avec les camarades dans la cour de récréation.
Hors école, ils utilisent peu le français: 28% avec
les camarades, 20% avec le père, les frères et soeurs,
10% avec la mère (Ibid., 101, tableau 21). Pour Louis-Jean
Calvet (1979, 110), ces pays subissent la loi d'une superstructure
linguistique d'essence coloniale: "la colonisation n'a pas
introduit le français en Afrique (au sens où les
peuples africains colonisés par la France parleraient français),
elle a simplement mis en place une minorité francophone
qui gouverne et impose sa loi à une majorité non
francophone".
2. Les débuts de l'organisation institutionnelle
commune : une lente prise de conscience
Dans les toutes premières années de
l'ACCT, on ne parlait guère de langue et la Charte de l'Agence
adoptée à Niamey (1970) se limite au terme générique
de "culture".
Mais assez rapidement, la question allait être
posée et la Conférence générale de
Maurice (1975) mentionne pour la première fois les "langues"
à côté des "cultures nationales".
Trois programmes "essentiels et prioritaires" étaient
"regroupés", indiquant bien leur relation réciproque:
(a) le développement économique et social, (b) l'éducation,
(c) les langues et cultures nationales. Un programme "Promotion
des cultures et langues nationales" (cf. Mworoha, 1995, 100)
sera annoncé, puis remplacé après quelques
années par un autre, tout aussi peu performant, "Recherche,
Action et Coopération linguistique", et disparu sans
trace en 1991, après le licenciement de ses animateurs...
Il est vrai que, depuis 1986, la mode, venue du Canada, allait
aux "industries de la langue".
Pendant toute cette période (1975 - 1990),
plusieurs actions significatives allaient être menées
en matière de langues à travers des équipes
nationales formées au fur et à mesure de l'évolution
des programmes, notamment en ce qui concerne la réalisation
d'atlas linguistiques (Afrique de l'Ouest et Afrique Centrale),
de dictionnaires monolingues, de lexiques thématiques et
spécialisés, de manuels d'alphabétisation
et autres outils didactiques. D'autres programmes portaient sur
la dynamique des langues et des sociétés et la description
systématique des langues nationales. La forte demande du
terrain amène l'Agence et l'Unesco à réaliser
une étude qui aujourd'hui encore fait référence:
Intégration des langues africaines dans une politique d'enseignement
(Houis et Bole-Richard, 1977). Cette période correspond
également, au niveau de la Confémen (partenaire
de l'Agence dès la création de celle-ci), à
des réflexions nouvelles portant sur la question des rapports
entre les systèmes éducatifs et les langues nationales
[6]. Ce travail se poursuivra en collaboration
étroite Confémen/ACCT/Québec jusqu'en 1980,
date de la publication d'une étude approfondie sur la question,
présentant un panorama aussi exhaustif que possible, détaillant
des projets en cours (Confémen, 1986).
En 1979, était créé un Conseil
scientifique chargé des "recherches propres à
mieux fonder les politiques des États-membres en matière
d'éducation", le CIRELFA [7].
À un autre niveau et par rapport au monde créolophone,
le Comité International des Études Créoles
lançait, avec le soutien de l'Agence, des expérimentations
en matière de pédagogie via le créole en
Haïti et aux Seychelles.
3. Le projet francophone : un grand espoir
Le sort réservé au plan d'aménagement
linguistique de l'espace francophone du Sud, décidé
à Dakar en 1989, est très significatif du dysfonctionnement
institutionnel.
Dans les Actes du Sommet de Dakar, Le Projet francophone:
enjeux et défis mérite un examen attentif pour les
espoirs qu'il ranima chez de nombreux Africains et pour sa présentation
pertinente de la problématique globale.
Il s'agissait bien de définir,
"en cette ultime décennie", [...]
l'ultime chance de passer du rêve à la réalité",
le "projet francophone" "qui entend porter en lui
les valeurs associées de la langue française et
des autres langues maternelles ou nationales, de l'arabe, du malgache,
du vietnamien et des langues africaines [...], qui veut apporter
aux uns le progrès dont les autres bénéficient
déjà et aux autres l'ouverture sur un monde différent
et proche à la fois [...], qui s'interdit le repli, mais
entend ouvrir l'espace sur lequel il s'exerce à tous les
souffles du monde pour atteindre à un développement
partagé" (p. 200).
Pour cela, il fallait associer le français
aux langues et aux cultures nationales, car, dans une Francophonie
globale et plurielle,
"chacune des communautés [...] s'identifie
à sa langue et à sa culture considérées
comme l'excellence de sa vie et de sa pensée. Et la langue
française commune à tous unit l'ensemble. Elle est
un pont. Elle active la solidarité des peuples à
l'intérieur d'une aire de modernité et d'échanges
mutuels.
Ce n'est donc pas tant le français en soi
qui caractérise et détermine la Francophonie que
sa coexistence avec d'autres langues. L'histoire a mis le français
en présence de ces langues et de ces cultures, les obligeant
à se rencontrer et à interférer. À
leur contact, le français lui?même a évolué.
Il a varié. À côté des singularités
belges, québécoises et suisses, on reconnaît
les particularités lexicales du français d'Afrique
et un inventaire en décrit les variations et les usages.
Le français n'appartient donc plus au seul hexagone. Un
processus d'appropriation réciproque se développe.
Propriété indivise, la langue française doit
maintenant prendre en charge les besoins communicatifs et expressifs
variés et s'adapter à des situations socio-linguistiques
diverses. [...]
Humanisme de différences, la Francophonie
doit s'affirmer devant le danger mortel de l'uniformisation et
de la mondialisation des cultures. L'association du français,
des langues et des cultures nationales devient donc dans ce contexte
un impératif majeur. [...] Cela suppose une connaissance
réelle du multilinguisme francophone et une action déterminée
et volontaire pour le transformer en un plurilinguisme aménagé"
(pp. 200-201).
La Francophonie, riche de quelque 2000 langues,
est une réalité "contradictoire", car
100 millions de francophones de langue maternelle coexistent avec
plus de 300 millions de personnes qui l'utilisent à peine.
Le français, minoritaire de l'espace francophone, est à
la fois fort et menacé en Europe, identitaire et résistant
en Amérique, libérateur au Sud, après y avoir
été aliénant.
Certes, le multilinguisme "peut être
source de perturbation" s'il est pratiqué "de
façon hiérarchique -langue française d'abord,
langues africaines ensuite" ou vécu "dans une
dualité tradition-modernité, culture-économie,
oralité-écriture, milieu urbain-milieu rural, masse-élite..."
(p. 202). Il faut donc, par un aménagement approprié,
aboutir à "un espace aménagé et convivial",
caractérisé par
"un plurilinguisme plus équilibré,
prenant appui sur deux options fondamentales: l'identité
et le développement, l'une et l'autre ne s'excluant plus
mais se complétant désormais. Il faut dépasser
l'alternative français-langues nationales, surmonter les
préjugés, les menaces imaginaires et les fausses
contradictions qui engendrent encore discordance et malentendus.
La complémentarité entre les langues doit donc être
systématiquement recherchée. Dans bien des cas,
les conditions de cet aménagement se trouvent réunies.
Au Sénégal, par exemple, où
le wolof, langue de la minorité ethnique la plus importante,
est parlé par les deux tiers de la population, servant
ainsi la cause de l'unité nationale. Cependant, sa coexistence
avec cinq autres langues nationales constitutionnellement reconnues
comme lui a placé le français en position officielle.
Cet aménagement doit être consolidé, perfectionné
et approfondi, notamment dans le domaine si important de l'enseignement"
(p. 202).
Ce plurilinguisme sera "un atout pour l'avenir,
si l'on veut bien interpréter la dialectique du français
et des autres langues en termes de complémentarité
fonctionnelle, notamment dans les secteurs de l'éducation,
de la communication, de la culture et de l'économie"
(p. 203).
Sans doute, la Francophonie n'a-t-elle pas à
se substituer aux États -souverains- pour définir
leur politique linguistique mais, une fois celle-ci élaborée,
elle ne peut que la soutenir. Un plan décennal d'aménagement
linguistique devrait donc s'assigner comme double objectif: "approfondir
la connaissance des langues et réaliser l'alliance des
langues de la francophonie pour le développement".
L'association du français et des langues
nationales permet de répondre aux menaces d'uniformisation
culturelle au profit "d'une autre langue de grande communication
internationale [...]. Puisque le pluralisme des langues en Francophonie
donne son véritable sens à ce mouvement de solidarité
pour le développement, le français ne saurait élargir
son aire démographique au détriment des langues
de l'espace francophone, mais au contraire à leur profit
et à celui des cultures qu'elles véhiculent"
(p. 205).
Le Projet envisage notamment la création
d'un observatoire des langues de la francophonie, d'une base de
données, d'un centre international universitaire pour former
des traducteurs arabe/langue maternelle; il recommande l'utilisation
des langues de la francophonie dans les médias internationaux,
le soutien à la création culturelle de qualité,
la mise en oeuvre d'une politique du livre, le développement
d'industries culturelles "vigoureuses", la création
d'un véritable espace scientifique francophone, fondée
sur une information scientifique et technique (IST) performante.
En matière d'éducation, le document
réclame l'"interaction permanente entre l'amélioration
de l'apprentissage d'une langue (français ou langue nationale)
et l'amélioration des systèmes éducatifs.
Une bonne maîtrise de la langue assure la performance d'un
système éducatif; par effet de réversibilité,
un système éducatif renforcé assure à
la langue les conditions d'un épanouissement maximal"
(p. 213).
En ce qui concerne la langue de l'enseignement,
et l'apprentissage du français, le Projet est particulièrement
lucide:
"On s'accorde aujourd'hui à reconnaître
l'inadéquation au contexte du français langue seconde,
des méthodes conçues pour l'enseignement du français,
langue étrangère, comme a fortiori celles inspirées
du français langue maternelle. On admet désormais
qu'il est nécessaire de prendre en compte les environnements
sociolinguistiques pour déterminer les besoins langagiers
des apprenants. Qui ne maîtrise pas sa langue maternelle
connaîtra des difficultés avec une deuxième
langue. [...] En raison des coûts qu'elle engendre mais
pas uniquement à cause de cela, l'école ne peut
plus être le siège exclusif de l'action éducative.
Le milieu doit prolonger l'école, notamment pour l'apprentissage
et le contrôle de la langue maternelle. La télévision
et la radio pourraient utilement soutenir cette action parascolaire"
(p. 214).
Le Projet englobe les questions essentielles de
la formation des personnels de l'éducation, de l'édition
scolaire et de la fabrication de matériels didactiques
(priorité au manuel de base, introduction des technologies
nouvelles...), de la communication (sociale et a/v, TV francophone
en Afrique, soutien à la production du sud, métiers
de la communication, FAD).
Bref, à treize ans de distance le Projet
francophone reste actuel... Plus d'une décennie perdue.
Quel gâchis!
À la suite de la décision du
Sommet de Dakar (1989), confirmée par celui de Chaillot,
de réaliser un plan décennal d'aménagement
linguistique de la francophonie, un groupe d'experts (réunis
à Brazzaville en mars 1992) rédigea un projet. Ce
document (ACCT, 1993), fort réaliste, proposait un programme
d'action en trois phases aux objectifs parfaitement définis.
Il établissait une typologie des situations linguistiques
de l'espace francophone du Sud. Abstenons-nous d'en analyser les
recommandations, puisqu'elles ne furent jamais menées à
bien ( la décision de publier l'ouvrage fit même
l'objet de protestations).
Le Plan décennal de l'OUA sur les langues
et les traditions orales africaines (OUA, 1987) n'eut -faut-il
le dire?- guère plus d'écho en francophonie.
4. Le temps du mépris (1990-1997)
Tous les ingrédients étaient donc
présents pour une coopération dynamique en faveur
des langues nationales et d'améliorations croissantes des
systèmes éducatifs et on peut s'étonner,
à juste titre, que la même question de la prise en
compte des langues nationales dans les politiques d'enseignement
soit sans cesse reposée, sans cesse ré-inscrite
aux budgets successifs pour de nouvelles études exploratoires
et sans cesse l'objet de querelles de spécialistes
On peut même - paradoxalement - se demander si à
certaines tables de négociations il n'est pas de bon ton
de parler favorablement en faveur des langues nationales pour
mieux en freiner après les avancées! La duplicité
d'une telle attitude ne serait guère étonnante quand
on voit que tous les acquis des programmes linguistiques menés
par l'Agence en 15 années intenses d'investissement humain
et technique [8] ont été
quasiment jeté aux oubliettes dès l'arrivée
d'un nouveau pouvoir et d'une nouvelle tendance, au début
des années 90, sans même aucune tentative de capitaliser
sur les réseaux, équipes ou ressources humaines
et techniques ayant collaboré à ces projets.
Sur le plan de la recherche, un programme de "Création
lexicale dans le français d'Afrique" mené par
l'Aupelf à partir des années 70 suscita pas mal
de réticences lorsque parut l'Inventaire des particularités
lexicales du français en Afrique noire (IFA, 1988). Les
linguistes africains le voyaient comme un ouvrage du Nord réservant
un traitement spécial aux particularités africaines,
certes, mais finalement marginalisant celles-ci par rapport au
français "international". On reprochait aussi
à l'organisation universitaire de s'en tenir à une
vision élitiste de l'enseignement du français et
d'y sacrifier les langues partenaires. La création de l'Uref
(Université des Réseaux d'Expression Française)
en 1988 n'a rien arrangé... Comme l'écrit Ntole
Kazadi (1991, 164), le programme de l'Uref:
"ne mentionne même pas les langues africaines.
Pendant longtemps, l'Uref a même négligé le
bureau régional de l'Aupelf de Dakar et les projets pédagogiques
et linguistiques qu'il animait. Les Tables-rondes des centres
et instituts de linguistique appliquée d'Afrique noire
ont disparu de [son] action [...]. Comme le disait un linguiste
africain [...], cela a été ressenti comme un coup
de poignard dans le dos".
Une erreur permanente a été de faire
du "chantier" des langues nationales un domaine de recherches
sans applications concrètes.
Il faut dire aussi que le Canada ne s'intéressait
guère à l'époque au problème des "langues
partenaires" [9]. Avant tout
soucieux de se construire une politique de dualité linguistique
et culturelle, il cherchait plutôt dans la Francophonie
un équilibre interne. La préoccupation essentielle
de sa composante québécoise portait naturellement
sur la défense du français...
À l'évidence, la logique d'unilinguisme
a freiné et continue à freiner la diffusion du français,
outre qu'elle prive la langue d'un enrichissement interculturel
non négligeable, et en plus des dégâts qu'elle
cause aux populations concernées.
En Afrique, écrit Louis-Jean Calvet (1993,
490), l'avenir du français
"est lié à l'avenir du développement
des pays concernés et donc à l'avenir des grandes
langues africaines de communication. Actuellement seuls 10% environ
des populations de l'Afrique francophone parlent français
et certains en concluent très vite que si ce taux croissait
la situation internationale du français en serait largement
modifiée. En effet. Mais [...] l'avenir du français
est lié à celui des langues africaines, ou de certaines
d'entre elles. Sans une politique linguistique jouant sur cette
complémentarité, il n'y aura pas d'avenir pour le
français [...] mais il n'y en aura pas non plus pour l'Afrique
où le français restera une langue d'élite,
de pouvoir, tandis que le peuple restera exclu du savoir. C'est
là le véritable enjeu: on voit qu'il dépasse
largement la langue française, qu'il concerne l'avenir
économique et démocratique des pays africains. On
voit aussi qu'il ne dépend pas entièrement des pays
du nord : chacun des pays d'Afrique francophone a théoriquement
le choix de sa langue officielle, de sa langue d'enseignement
ou de ses langues d'enseignement. Mais ces pays ne sont pas totalement
sourds aux avis du 'grand frère' français qui dispose
de multiples arguments"...
La définition réductrice de l'aménagement
linguistique au seul aménagement de la langue, -définition
qui est celle de l'Hexagone-, a certainement favorisé (et
continue à favoriser) la position attentiste. Durant des
années, elle a permis aux responsables de la politique
linguistique française de limiter leur action au seul aménagement
des langues. Celui du français s'est porté sur l'ouverture
aux variétés extra-hexagonales et à l'adaptation
aux nouvelles technologies; celui des langues partenaires, à
leur normalisation scripturale et à leur enrichissement
lexical, surtout, et à leur participation aux inforoutes,
dans une faible mesure.
Une autre confusion préjudiciable provient
de l'inclusion courante des langues dans les cultures. De nombreux
écrits ou discours officiels présentent le français
comme lieu de rencontre et de promotion des cultures: implicitement,
cela signifie que le "dialogue des cultures" se fait
en français. Or, ce sont les langues -produits des cultures-
qui sont les outils privilégiés des cultures, c'est
donc sur le respect et la promotion des langues qu'il faut fonder
le respect et la promotion des cultures.
Rappelant la place essentielle qu'occupe la langue
dans le développement humain, Robert Chaudenson pose la
question de cette marginalisation des langues en termes anthropologiques
et il l'attribue (fort complaisamment) à
"un problème de culture universitaire
; dans la tradition universitaire américaine, les secteurs
de sciences du langage sont en général inclus dans
les départements d'anthropologie; dans les départements
universitaires d'Amérique du Nord, on imagine mal qu'un
anthropologue ou un ethnologue (ces deux disciplines étant
réunies sous la dénomination logique d'anthropologie
sociale et culturelle) puissent travailler sur une population
quelconque sans en apprendre la langue. Il en est tout autrement
dans la tradition française où nombre d'anthropologues,
et non des moindres, n'ont jamais appris les langues des populations
qu'ils étudiaient" (inédit).
5. L'embellie
Il faudra attendre la fin du XXe siècle
-avec le mouvement universel en faveur du plurilinguisme- pour
que l'Organisation comprenne que la logique d'unilinguisme freine
la diffusion du français, outre qu'elle prive la langue
d'un enrichissement interculturel non négligeable et même,
qu'elle s'avère dommageable pour le développement
des populations concernées.
Au Sommet de Hanoï (1997), la Charte de la
Francophonie, préparée par la Conférence
ministérielle de la Francophonie à Marrakech fut
adoptée. Les chefs d'État et de Gouvernement élirent
pour quatre ans Boutros Boutros-Ghali, en qualité de Secrétaire
général de la Francophonie, et la Conférence
ministérielle nomma pour un même terme Roger Dehaybe,
en qualité d'Administrateur général de l'Agence,
désormais reconnue opérateur principal du Sommet,
sous l'appellation Agence intergouvernementale de la francophonie
(AIF). Ce Sommet allait marquer un tournant décisif pour
les langues.
En cette matière, une initiative de l'Aupelf-Uref
avait déjà traduit avec éclat, deux mois
avant le Sommet de Hanoï, l'enjeu du plurilinguisme. Il s'agit
des Assises de la Francophonie, réunies à Hué
(Vietnam), que la "Charte de Hué" (Aupelf-Uref,
1998, 543-545), synthétise fort bien. D'abord, des constats:
La mondialisation en cours n 'est pas heureuse pour
tous.
Impulsée par la dynamique économique
et obéissant aux seules lois du marché, elle ignore
les dimensions culturelles, sociales et écologiques des
sociétés. Elle débouche sur une marchandisation
généralisée qui efface les identités
et met en péril, à terme, l'existence de toutes
les langues. Elle constitue l'antithèse de l'aspiration
à l'universel qui a été le fondement de toutes
les civilisations. [...]. Rassemblant des peuples du Sud et du
Nord ayant une même langue en partage, le mouvement francophone
affronte ce défi en proposant une autre façon de
penser le monde.
Le français peut être l'un des vecteurs
de ces espoirs. En faisant, sans arrière-pensée,
alliance, notamment comme langue seconde, avec toutes les autres
langues présentes en son sein, ainsi qu'avec les autres
grandes langues internationales".
Et la Charte de proposer un certain nombre d'actions,
parmi lesquelles, en matière d'aménagement linguistique:
- Construction
d'une francophonie plurielle par un aménagement linguistique
qui conduise au multilinguisme;
- Mise en
place, dans chaque pays membre du Sommet où le français
n'est pas la langue maternelle, de politiques d'aménagement
linguistique apportant un soutien aux langues nationales et
au français qui doit être appris comme langue seconde
dès le plus jeune âge, tout en permettant par ailleurs
l'apprentissage du français comme langue étrangère;
- Adoption,
dans chaque pays membre du Sommet où le français
est la langue d'enseignement, de politiques favorisant la maîtrise
de trois langues à la fin du secondaire, aucune d'entre
elles ne disposant d'un statut privilégié".
En matière linguistique, la création
au sein de l'Agence d'une nouvelle Direction des langues et de
l'écrit en 1999 a été l'occasion. Le document
issu de cette nouvelle Direction, intitulé Coopération
francophone dans le domaine de la diversité linguistique
(AIF, 2000, 4) mérite d'être résumé
ici. En exergue, Roger Dehaybe écrit:
"Au coeur de la dialectique du singulier et
du pluriel, il y a la langue, les langues et la question de leur
relation réciproque. La recherche du meilleur aménagement
des langues représente un objectif permanent de la politique
de notre Agence intergouvernementale de la Francophonie".
Et d'emblée, le document rappelle l'importance
des éléments que sont
"le droit pour tous au français, l'impératif
de promotion des langues partenaires, les nécessités
d'aménagement linguistique des États plurilingues,
comme la prise en charge de la dimension linguistique du développement
économique et social [...]".
Il reconnaît en cette matière une certaine carence,
" héritage du passé ". Il déplore
aussi l'absence de synergie entre les diverses autres structures
de coopération linguistique, où se posait également
le problème de l'implication des africanistes du Sud et
du Nord.
Une réforme globale était donc nécessaire.
La réorganisation de l'AIF en 1999, avec notamment la création
d'une nouvelle Direction des langues et de l'écrit en a
été l'occasion. Une large consultation des spécialistes
concernés des organismes précités permet
de présenter cette réforme contre "le fruit
de la volonté de tous d'assurer la continuité dans
le changement". Selon "ces experts", en effet,
"La continuité de la politique de coopération
linguistique était garantie par la volonté de poursuivre
les efforts du passé articulés autour de trois axes
majeurs: l'enseignement, la diffusion et la promotion de la langue
partagée, le français; la valorisation des langues
partenaires du Sud dont la diversité est l'une des richesses
de l'espace francophone; l'aménagement interne des différentes
langues aux fins de répondre au mieux aux défis
de la communication moderne.
Le changement était porté par la volonté
de resserrement structurel. Désormais le partenariat linguistique
relèverait d'une seule institution, le Conseil international
francophone des langues (le CIFLA) au lieu de trois différents;
les réseaux qui lui étaient rattachés se
voulaient spécifiques dans leur champ de compétence,
mais complémentaires parce que reliés entre eux
du point de vue structurel; enfin ces créations structurelles
ne regrouperaient pas uniquement des chercheurs et experts mais
abriteraient aussi d'autres 'expertises', celles de terrain comme
celles d'origine politique et administrative".
On le constate, la principale originalité
réside dans la création du Conseil international
francophone des langues qui, aux termes de ses statuts, "assure
le rôle d'information, de conseil, de proposition et d'expertise
auprès de l'AIF" et "coordonne l'action de ses
réseaux", lesquels fonctionnent chacun comme des comités
de pilotage chargés d'appuyer l'Agence en matière
d'orientation, de coordination, de sélection, d'évaluation
dans leur domaine particulier. Le RIFRAM (Réseau international
du français dans le monde), consacré à l'enseignement
du français (comme objet et comme médium), sa promotion,
sa diffusion et son aménagement linguistique [au sens étroit],
le RILAC (Réseau international des langues africaines et
créoles) chargé "sur la lancée du Plan
d'aménagement linguistique de l'ACCT insuffisamment appliquée
jusqu'à ce jour et du Plan décennal de l'OUA sur
les langues et les traditions orales africaines, [d'appuyer] l'élaboration
des politiques linguistiques dans les pays du Sud" [l'aménagement
linguistique au sens large] et le RIFAL (Réseau international
francophone d'aménagement linguistique), consacré
essentiellement à la promotion et à l'informatisation
du français et des langues partenaires dans la société
de l'information, qui "accordera également son appui
aux expériences d'aménagement linguistique [sens
large] en contexte éducatif plurilingue" (AIF, 2000,
10-11).
En ce qui concerne l'aménagement linguistique,
les extraits ci-dessous d'une note de synthèse de l'Administration,
datée de juin 2000, intitulée "Pour une nouvelle
stratégie linguistique de l'AIF, et conforme à la
position prise par le Conseil international francophone des langues
(CIFLA) en sa première réunion, méritent
un examen attentif. En voici un fragment essentiel
"L'Agence concentrera désormais
ses interventions sur les langues partenaires, dans les seuls
États qui, ayant choisi le français comme langue
officielle (seule ou parfois en partage avec une, voire deux autres
langues), connaissent un problème crucial d'éducation
pour des populations dont la langue maternelle n'est pas le français.
Il s'agit là, en termes de priorité pour le développement,
les droits de l'Homme et l'établissement de pratiques démocratiques,
d'une urgence qui interpelle au plus haut point la communauté
francophone.
Dans le contexte de resserrement qui vient d'être
indiqué, l'Agence procédera à un choix raisonné
d'un nombre restreint de langues partenaires sur lesquelles les
efforts seront concentrés de manière à éviter
la dispersion des efforts et le saupoudrage. L'effort de promotion
sera limité aux grandes langues africaines, aux langues
transnationales des États d'Afrique francophone et aux
créoles, qui ont le double avantage stratégique
d'intégrer les objectifs de l'école (éducation
de base) à ceux du développement socio?économique.
En tout état de cause l'Agence liera ses
interventions à l'élaboration préalable par
les États des principes d'une politique linguistique nationale
ou d'un plan national d'aménagement linguistique, étant
entendu que son soutien technique sera mobilisable dans la mise
en oeuvre de cet objectif. Il revient en effet d' abord aux États
de désigner eux-mêmes les langues qui feront l'objet
d'un travail particulier de promotion et d'expérimentation.
Ce principe paraît seul de nature à protéger
l'Agence du reproche d'interventions arbitraires dans un domaine
aussi sensible que celui des langues.
Un appui important sera enfin apporté aux
pays qui auront fait le choix de l'enseignement de certaines langues
nationales dans les premières années d'étude,
suivant les principes de la pédagogie convergente dont
l'efficacité quant à la maîtrise subséquente
du français a été démontrée".
Les priorités sont désormais clairement
définies: les interventions de l'Agence iront aux États
qui, ayant choisi le français comme langue officielle,
connaissent un problème crucial d'éducation. L'effort
de promotion des langues partenaires se limitera à quelques
grandes langues africaines, aux grandes langues transnationales
des États d'Afrique francophone et aux créoles.
Enfin, l'Agence liera ses interventions à
l'élaboration préalable par les États des
principes d'une politique linguistique nationale ou d'un plan
d'aménagement linguistique, comportant bien évidemment
la désignation des langues concernées par ce plan.
Manifestement, l'Agence Intergouvernentale de la
Francophonie vient de mettre en place les instruments d'un nouvel
ordre de coopération linguistique. Aux décideurs
politiques de doter celle-ci des moyens de sa réalisation.
L'AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) a adopté
une stratégie analogue en matière de promotion des
langues nationales. Dès sa nomination au début de
l'année 2000, la nouvelle rectrice Michèle Gendreau-Massaloux
a manifesté sa volonté de procéder à
un substantiel resserrement des actions, en parfaite concertation
avec l'opérateur principal, l'AIF. Il n'aura pas fallu
attendre beaucoup pour prendre la mesure de ce qui peut apparaître
comme un événement majeur dans l'histoire de l'Aupelf-Uref:
l'adoption d'une stratégie novatrice en matière
de conception du rôle du français au regard des langues
partenaires.
On retiendra comme particulièrement significative
la nomination d'un vice-recteur à la régionalisation,
Aloyse-Raymond Ndiaye, et la publication par ce dernier d'un éditorial
dans un numéro du Français à l'Université,
consacré à l'Afrique (18, 2000). Citons-en les fragments
les plus éloquents:
"Le français à l'université
consacre sa livraison présente à l'Afrique. Pour
l'Agence universitaire de la Francophonie, c'est un retour aux
sources [...] Le projet francophone, en effet, a été
conçu en Afrique. [...]
Jadis imposé en Afrique comme 'langue paternelle',
langue du colonisateur, le français a longtemps été
perçu et vécu comme langue de domination et d'aliénation,
[...] qu'il a fallu apprendre, assimiler, pour survivre. Mais
c'était au risque d'un oubli: l'oubli de soi, de la culture
natale, de la langue maternelle ou nationale. Cette politique
linguistique assimilationniste mettait en jeu la dignité
d'être homme, d'être femme, la liberté de vivre
et de penser. C'est ce qu'exprime avec force Michel Serres: 'l'homme
libre, dit-il, exige que nul ne l'oblige à une langue [
].
Imposer, donc, un langage à un individu ou à un
peuple, en éradiquant sa culture et premièrement
son dictionnaire, le contraint et le condamne aux pensées
serves' [...]. Les indépendances n'ont pas mis fin à
l'option française du 'tout en français'. [...]
Il est la langue du pouvoir politique et de l'administration,
des échanges internationaux et de la formation. Langue
du pouvoir et du savoir. Il reste cependant que les langues nationales
ont été quelquefois élevées au rang
de langue officielle. Elles ont fait leur entrée dans les
universités, les départements et instituts de langues.
La critique d'un système scolaire conçu pour soutenir
la survalorisation du français, et pour renforcer les privilèges
de ceux qui ont remplacé, en utilisant la même arme
linguistique, la classe dirigeante étrangère, a
donné lieu à de profondes réformes devant
conduire à une nouvelle culture dont le français
et les langues nationales seront les deux ruisseaux d'une même
source où les lamantins viennent boire. [...]
Particulièrement en Afrique, le français
et les langues nationales sont liés par un destin commun.
La revalorisation des langues nationales, de la culture africaine,
passe par le français devenu langue de révolte et
de liberté, purgé de ses marques dominatrices identifiables
encore non seulement dans le domaine de la pensée, mais
aussi du politique et du scientifique [...]".
Même la Confémen semble consciente
de la nécessité de mieux assumer ses responsabilités,
si l'on en juge par cet extrait de sa Déclaration de Bamako
(oct. 2000, 49e session):
"Préoccupés par l'urgence et
la gravité de la situation, nous soulignons l'impérieuse
nécessité, pour la Francophonie en général
et pour la Confémen en particulier, de faire preuve d'une
meilleure cohérence et d'une cohésion plus affirmée.
Les bilans existent, nous disposons d'une réflexion pertinente,
d'une capacité d'expertise reconnue et de propositions
d'actions porteuses d'avenir. Il nous faut maintenant nous engager
véritablement.
Nous reconnaissons enfin que nous devons, au sein
de la Confémen, et en conformité totale avec ses
statuts, identifier nos besoins communs, développer des
orientations convergentes et agir en fonction de ces priorités,
tant en Francophonie que dans les instances internationales et
dans nos relations bilatérales. Plus que jamais ces enjeux
éducatifs légitiment une Confémen vivante
et active au sein de laquelle chacun de ses membres, ses organes
directeurs et exécutifs, s'engagent résolument pour
l'atteinte de ces objectifs".
Le 9e Sommet de Beyrouth (octobre 2002), a pour
thème principal le dialogue des cultures. La Conférence
ministérielle sur la culture, tenue à Cotonou en
juin 2001, a adopté une Déclaration et un Plan d'action
qui serviront de cadre de référence pour les opérateurs
de la Francophonie pour les prochains biennums. L'un des volets
du Plan d'action porte sur "la consolidation du rôle
de la langue française et des langues nationales partenaires
en tant que vecteur d'expression de créateurs, de développement,
d'éducation, de formation, d'information et de communication
au sein du monde francophone"[10]
.
On le voit, c'est pas à pas que s'est constituée
-que se constitue- l'organisation d'un projet, lui-même
enrichi par touches successives, politiques, sociales, économiques,
sur fond de pluralisme culturel, chacun étant convaincu,
avec Claude Lévi-Strauss, qu'"un modèle culturel
unique serait un malheur pour l'espèce. La civilisation
mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à
l'échelle mondiale, de cultures persévérant
chacune dans son originalité" (cité par Tétu,
1988, 208).
Conclusion. De l'apartheid au partenariat
Le phénomène de mondialisation est
un bien dans la mesure où, promoteur d'échanges
et de réseau de solidarité entre communautés
traditionnellement séparées, il s'ouvre à
l'utopie d'une humanité enfin organisée au niveau
planétaire, dans le respect des droits de la personne -en
deux mots, dans la mesure où il substitue le partenariat
à l'apartheid.
On voit bien, aujourd'hui, plus d'un demi-siècle
après la création de l'Organisation des Nations
Unies, combien est malaisée à mettre en place cette
régulation, faute d'un processus poussé d'internationalisation.
Face à la puissance des multinationales qui gèrent
le monde pour le profit d'une minorité de riches, les plus
puissants eux-mêmes sont désarmés...
Dans cette perspective, en regroupant autour d'un
projet commun les communautés visant au sein d'un espace
constitué par le quart des États du monde, l'Organisation
Internationale de la Francophonie ferait un pas dans la bonne
direction, si elle pouvait servir de modèle à d'autres
regroupements fondés sur d'autres projets communs, tous
ces regroupements cherchant ensuite à s'harmoniser entre
eux... Toute utopie n'est-elle pas un échaffaudage de conditionnalités,
de virtualités?
On ne passe pas de l'apartheid au partenariat d'un
coup de baguette magique. Ce qu'a montré jusqu'ici la Francophonie,
même si sa construction s'est dès le départ
engagée sur le terrain le plus solide, celui de la culture,
dont on découvre aujourd'hui, enfin, qu'elle est le fondement
du véritable développement. Les erreurs, les errances
de la Francophonie relevaient de la logique assimilationniste
de l'apartheid; trop longtemps, même avec de bonnes intentions,
- il y en avait, certes,- on a cru et on a fait croire en l'existence
d'une formule de développement, axée sur un mode
de vie qui-a-fait-ses-preuves, formule et mode de vie déclarés
généralisables,- grâce au médium de
la langue choisie "en partage",- et donc à généraliser:
la pensée unique sait être multiple.
Cette logique a fait faillite, faute d'avoir reconnu
l'importance de la langue du milieu sur le développement
individuel et sociétal, faute d'avoir admis que la langue
familière constitue le point d'ancrage de l'identité
de chacun. Cette logique a fait faillite parce que les francophones
de souche -même les plus généreux- ont cru
les langues "partenaires" impropres au développement,
considéré sous le seul aspect technique, au point
même que certains d'entre eux en seraient (étaient)
arrivés à déserter leur propre langue pour
une autre plus profitable. La logique du partenariat est celle
du respect des valeurs humaines les plus profondes, celle de la
reconnaissance d'une identité vue comme une complexité
singulière, évolutive certes, mais profondément
liée à l'histoire, aux traditions, à la culture,
à la langue, -en cela respectable. Elle implique la conviction
partagée d'un enrichissement réciproque au contact
des cultures et des langues (comment peut-il recevoir, celui qui
n'a rien à donner?). Voilà la condition essentielle
d'un échange équitable.
Cette logique implique l'élaboration d'un
véritable contrat de partenariat interculturel, dans lequel
l'identité de chacun s'enrichit des apports de l'autre.
* En ce début
de Troisième millénaire, la Francophonie est à
la croisée des chemins.
Sa faiblesse principale résidait dans la
sous-estimation du rôle de la langue du milieu dans le développement
de l'enfant et des sociétés. Cette logique de l'unilinguisme
a freiné la diffusion du français et l'a privé
de l'enrichissement interculturel que lui offre son expansion
dans un espace pluriel.
Sa force principale se trouve dans sa capacité
de promouvoir aujourd'hui, sur la base d'un partenariat interculturel
de solidarité et d'égalité, un plurilinguisme
fonctionnel qui concilie respect des identités et modernité.
Elle est devenue, tout naturellement, sans bien
s'en rendre compte encore, un véritable laboratoire, une
forme de mondialisation positive, et pour cela elle est en mesure
de rallier tout ceux qui, de plus en plus nombreux, ont pris conscience
de la menace d'uniformisation aliénante. Sa chance est
à saisir, maintenant.
Comparée à d'autres espaces linguistiquement
homogénéifiés (hispanophonie, lusophonie,
arabophonie, anglophonie...), la Francophonie est le premier ensemble
organisé sur la base d'une langue en partage, dans un quart
des États, inégalement développés,
et répartis sur cinq continents. Elle a, la première,
apprécié à sa juste valeur l'enjeu du multiculturel,
en présentant au Sommet de Dakar en 1988 Le projet francophone:
enjeux et défis.
Elle est devenue un laboratoire, une forme de mondialisation
positive, qui s'est concrétisée par la mise en oeuvre
progressive d'une stratégie de respect et de promotion
de la diversité culturelle et linguistique, notamment dans
le domaine de la diffusion internationale des oeuvres et des artistes
locaux ou celui des technologies de l'information.
La langue française jouit d'une représentation
positive dans l'imaginaire de beaucoup de peuples. Ce crédit
éthique est lié aux valeurs de liberté, d'ouverture,
de tolérance, de justice, de démocratie et aussi
de culture des cultures qu'a portées la langue. La Francophonie
peut donc promouvoir un projet culturel fondé sur ces valeurs
devenues plurielles d'un humanisme universel, respectueux des
différentes cultures.
Ce pluralisme de la pensée critique face à la menace
de pensée unique, ce sens de la solidarité interculturelle
face à la menace d'uniformisation, est de nature à
rallier tous ceux qui, de plus en plus nombreux, en ont pris conscience.Une
prise de position claire de l'Organisation de la Francophonie
en la matière, où le leadership est à prendre,
ne pourrait que renforcer sa visibilité et son prestige.
Le moment est venu de proposer aux instances représentatives
des autres grands ensembles des contrats de partenariat et de
solidarité fondés sur l'ouverture et la réciprocité.
Reconnaissant (a) l'urgente nécessité de protéger
la diversité linguistique et culturelle, patrimoine de
l'Humanité et (b) la richesse du plurilinguisme fonctionnel,
ces accords porteraient sur la mise en oeuvre -le cas échéant,
progressive- d'une stratégie commune sur les points suivants
(le troisième étant déjà réalisé
dans l'espace francophone):
1. respect des règles linguistiques en vigueur
dans les grandes organisations internationales;
2. promotion réciproque des langues et des cultures propres
aux grands ensembles géo-linguistiques concernés;
3. au sein de chaque ensemble, respect de la diversité
et des fonctions des différentes langues en présence,
promotion des différentes cultures et promotion de l'accès
au cyberespace.
Mais rien ne devrait interdire que, parallèlement
et complémentairement aux démarches officielles,
des initiatives soient prises en vue d'une participation active
de la société civile. Pourquoi des accords ne pourraient-ils
être conclus entre toutes les organisations du monde associatif
qui, au sein de ces aires géolinguistiques, sont susceptibles
de participer au maillage interculturel recherché? On
ne passera pas de l'apartheid au partenariat sans une mobilisation
de tous ceux qu'anime l'espoir d'un monde plus fraternel, plus
convivial parce que plus interculturel.
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en Afrique, Harare (Zimbabwe, 17-21 mars 1997), 1997.
Notes
- Mais une grande confusion règne dans la
terminologie, notamment dans l'espace francophone, où
l'appellation nationale recouvre les deux notions. Cf. les définitions
de Harare: "langue nationale: les langues locales ayant
un statut officiel ou, plus généralement, toutes
les langues locales; langues interafricaines: langues utilisées
au-delà des frontières naturelles en Afrique (par
exemple le kiswahili ou le haoussa). (Unesco, 1997, Annexe 2).
- Cf. aussi Baggioni, in Moreau, 1997, 189 sv.
- La réciproque est vraie: la situation
linguistique se trouverait fort modifiée par le regroupement
des États africains que proposent de nombreux intellectuels,
à l'instar de Ndaywel è Nziem (1998, 817 sv),
qui imagine l'Afrique découpée en cinq fédérations,
dont "les États-Unis de Centrafrique".
- Le swahili, langue véhiculaire de plus
de 25 millions d'Africains, est langue officielle de la Tanzanie
et du Kenya. Officiellement langue de travail de l'O.U.A. depuis
1986 (avec l'anglais et le français), il n'y est jamais
recouru, faute des moyens de rémunérer des interprètes,
à la discrète satisfaction des délégués
de certains États arabes et africains de l'Ouest...
- Langue officielle exclusive: Bénin, Burkina-Faso,
Centrafrique, Congo, Côte d'Ivoire, Gabon, Guinée,
Mali, Niger, Sénégal, Togo, R.D. Congo; non exclusive:
Burundi, Cameroun, Comores, Djibouti, Madagascar, Mauritanie,
Rwanda, Seychelles, Tchad. - Le français n'est langue
officielle dans aucun des pays du Maghreb ou du Machrek, ni
au Cap-Vert, Guinée Bissau, Guinée Équatoriale,
Maurice, São Tomé e Príncipe.
- La pratique du français en Afrique surtout
subsaharienne est directement liée à la scolarisation.
Dès 1986, les chercheurs soulignaient le rapport entre
le taux d'alphabétisation, -il ne dépassait pas
alors les 20%,- et la connaissance du français (Mackey,
1986, 113).
- Colloque international "Revalorisation et
intégration des langues nationales dans les systèmes
éducatifs" tenu à Bamako (Mali) du 3 au 5
octobre 1979.
- Conseil International de Recherche et d'Études
en Linguistique Fondamentale et Appliquée.
- Un important programme d'informatisation des
centres nationaux était lancé dès 1986,
pari à l'époque audacieux, novateur et ambitieux.
- Cf. Romy-Masliah (1999). La reconnaissance par
le Canada des "Premières nations" (inuit, etc.),
qui marque une évolution vers une politique culturelle
plus ouverte, est toute récente (1999).
- L'introduction de l'adjectif nationales met heureusement
fin à la formulation de plus en plus contestée
de "langues partenaires".

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