Concurrence linguistique et promotion des langues
On ne peut discuter de politique et de législation
linguistiques sans tenir compte de la nature même de la
langue et de sa relation avec la société. Notre
thème de réflexion est donc complexe. Il exige à
la fois une solide assise théorique empruntée à
la sociologie, à la linguistique ou à la psychologie
sociale, et une approche concrète et réaliste puisque
l'objectif est d'intervenir dans une situation linguistique particulière
par des mesures administratives et juridiques.
Il est évident que je ne peux, en trente
minutes, traiter de tout en détail. J'essaierai tout de
même de dire l'essentiel, à partir de mon expérience
de la politique linguistique québécoise et canadienne.
Cette expérience personnelle, j'ai eu l'occasion de la
comparer et de la confronter à celles d'autres collègues,
dans d'autres pays, en Catalogne et au Pays basque, dans les trois
pays du Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc) où les
stratégies d'affirmation de l'arabe face au français
sont fort différentes, au Rwanda, dans le contexte d'un
pays en voie de développement où l'objectif était
d'introduire le kinyarwanda comme langue d'enseignement et langue
de fonctionnement de l'État.
À l'évidence, les situations
sociolinguistiques de ces pays n'ont, en apparence, aucune similitude
et commandent des politiques linguistiques originales et particulières.
Ce qui est rigoureusement vrai.
Par contre, d'un pays à l'autre, on observe
que les mêmes phénomènes sociaux sont à
l'uvre et à l'origine d'une dynamique linguistique
que l'on souhaite orienter. On observe également que les
mêmes problèmes techniques se posent malgré
les différences de langues, par exemple la définition
et la description d'une forme standard de la langue aussi bien
pour son enseignement que pour son utilisation comme langue administrative,
langue des médias écrits et parlés, langue
de la vie économique et langue de travail, d'où,
presque partout, le problème de la mise à niveau
et de la normalisation des vocabulaires requis, la préparation,
la publication et la diffusion des ouvrages linguistiques de référence,
grammaires, dictionnaires, lexiques adaptés à des
clientèles variées, la formation du personnel chargé
de l'application des mesures retenues, etc.
Ainsi se précise un champ de collaboration
possible en matière d'aménagement linguistique,
à la condition stricte que la situation particulière
de chaque pays soit prise en compte et respectée.
Dans cet exposé, et pour répondre
au thème de notre atelier, je m'en tiendrai à traiter
de l'aspect social de la question, en laissant de côté
les aspects techniques. Je vous propose quelques pistes de réflexions
dont le thème central est la concurrence linguistique,
hier considérée du seul point de vue de la situation
sociolinguistique propre à un pays, aujourd'hui devenue
mondiale, ce qui risque de perturber les stratégies linguistiques
nationales.
Promotion d'une langue et concurrence linguistique
interne.
La définition d'une politique linguistique
répond à deux objectifs sociaux distincts mais étroitement
liés l'un à l'autre: la promotion d'une langue,
d'une part, et, d'autre part, l'aménagement des relations,
et souvent de la concurrence, entre les langues en présence.
En fait, la promotion d'une langue est la réponse à
la concurrence qu'elle subit de la part d'une autre langue. C'est
là l'origine de toute politique linguistique. Celles qui
existent aujourd'hui le démontrent: en Espagne, la promotion
du catalan ou de l'euskara vise à contrebalancer la prédominance
de l'espagnol; au Québec, la promotion du français
vise à endiguer la pression de l'anglais; en Belgique,
les Flamands veulent sauvegarder leur langue face au français
des Wallons; les trois pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie)
ont le même objectif par rapport à la langue russe.
Une politique linguistique, même avec l'appui d'une législation,
ne supprime pas la concurrence, elle ne peut tout au plus que
la contenir en y faisant contrepoids.
On pourrait croire que ce n'est vrai que des langues
en situation de danger. Tel n'est pas le cas. Deux exemples le
démontrent, aux États-Unis et en France.
Jusqu'à maintenant, personne ne doute, du moins ne doutait,
que l'anglais est la langue des États-Unis, sans qu'il
ait été nécessaire d'en préciser le
statut dans la constitution américaine. L'anglais n'est
certainement pas mis en danger par la présence de plus
en plus grande de la langue espagnole. C'est plutôt la politique
du melting pot qui est compromise par le fait que les immigrants
de langue espagnole tendent maintenant à faire usage de
leur langue dans la vie publique et non dans le seul domaine de
la vie familiale et communautaire comme le faisaient les immigrants
du passé. Des défenseurs de la langue anglaise s'en
émeuvent et se sont constitués en groupe de pression,
sous un nom qui est tout un programme, For English Only, avec
un certain succès puisque 25 états de l'Union ont
déclaré l'anglais seule langue officielle.
Second exemple. La France a jugé nécessaire de contrer
les effets de la pression de l'anglais sur le français
et a adopté différentes mesures à cette fin:
création en 1966 d'un "Haut comité pour la
défense et l'expansion de la langue française",
vote en décembre 1975 d'une première législation
linguistique, la loi Bas-Lauriol des noms de ses initiateurs,
inscription en 1992 d'un nouvel article 2 dans la constitution
qui déclare le français langue de la République,
enfin, raffermissement de la législation linguistique par
la loi Toubon en 1994.
C'est donc ce tandem, promotion d'une langue et
concurrence linguistique, qui est au départ de tout projet
de politique linguistique.
Le besoin, la volonté de promouvoir une
langue découle de la fonction identitaire qu'elle assume
au sein d'une communauté. La langue n'est pas un simple
moyen de communication, comme on le dit souvent. C'est aussi,
et surtout, un puissant facteur d'intégration et un puissant
agent de cohésion sociale. En effet, la langue crée
entre les individus une solidarité et une connivence de
tous les instants, elle symbolise et manifeste l'appartenance
à une société et à une culture, différentes
des autres, tout aussi riches et dignes de respect. La langue
soude ses locuteurs en une communauté dont les membres
partagent, exprimée par elle, une histoire, un destin politique,
des institutions, qui partagent également des attitudes
à l'égard des autres communautés linguistiques,
et donc des autres langues. Tous ses locuteurs y trouvent réconfort
et sécurité. Si, à l'occasion ou à
cause des contacts avec une autre langue, ces sentiments sont
mis en péril, surtout si la sécurité linguistique
et culturelle est compromise, l'intention, puis la volonté
de protéger langue et culture prennent racine dans l'opinion
publique, s'affirment au fur et à mesure que les effets
de la concurrence se manifestent et finissent par s'imposer aux
partis politiques et aux gouvernements.
Lorsque plusieurs langues coexistent sur le même
territoire, elles ont tendance à se partager les divers
domaines de l'organisation sociale, suivant que les locuteurs
d'une langue dominent dans tel ou tel domaine et y imposent l'usage
de leur langue. Laissée à elle-même, dans
un libre marché des langues, cette tendance provoque la
concurrence linguistique et entraîne le plus souvent la
suprématie de la langue la plus forte. C'est donc ce partage
qu'une politique linguistique cherche à influencer en faveur
d'une langue, en modifiant les règles du marché
linguistique par des mesures administratives ou juridiques.
Identifier les domaines d'utilisation de la langue,
c'est donc à la fois identifier les lieux de la concurrence
linguistique et ceux, en réaction, où une politique
linguistique peut être efficace.
Nous en retenons
cinq principaux:
1. La famille et le milieu social communautaire.
La transmission de la langue d'une génération
à l'autre au sein de la famille est la condition essentielle
de la persistance de cette langue. Si, pour diverses raisons,
cette transmission se brise, s'arrête et si en plus la langue
n'est plus utilisée dans les activités communautaires,
elle tend à disparaître au fur et à mesure
que ce mouvement d'abandon se généralise. On observe
une telle tendance dans les communautés dont la langue
est fortement minorisée, par exemple les langues indigènes
d'Amérique. Dans ces cas, la toute première mesure
à prendre est de rétablir la transmission de la
langue dans le milieu familial et communautaire.
2. L'École, le processus de scolarisation.
L'École joue un rôle de premier plan
aussi bien en concurrence linguistique qu'en politique linguistique,
et à divers plans.
D'abord par le choix de la langue d'enseignement
et le choix de la variante de cette langue qui sera enseignée.
Beaucoup d'enfants découvrent par l'École, en plus
de l'écriture, une forme de leur langue plus ou moins éloignée
de leur langue d'enfance, premier contact avec la variation linguistique
sociale et découverte du fait que toutes les variantes
n'ont ni le même prestige, ni la même valeur, ni les
mêmes domaines d'utilisation.
Ensuite par le choix de la ou des langues enseignée(s)
comme langue(s) seconde(s) ou étrangère(s). Les
langues présentes sur le territoire mais exclues de l'École
auront tendance à se maintenir uniquement comme langue(s)
parlée(s), dans la famille et le milieu communautaire,
à moins que la communauté ne prenne l'initiative
d'en organiser l'enseignement hors de l'institution scolaire officielle.
Enfin par la manière dont se fait le passage entre la langue
de l'École et celle des enfants dont la langue maternelle
n'est pas celle de l'École: faut-il prévoir des
classes de transition ou faut-il provoquer une plongée
immédiate et brutale de l'enfant dans cette langue de l'École
qui lui est étrangère ? Ce type de débat
est récurrent, par exemple aux États-Unis où
le dernier épisode s'est déroulé il y a peu
en Californie.
3. La gestion de l'État: la langue
du pouvoir politique.
Dans quelle(s) langue(s) l'État conduit-il
ses activités: délibérations de l'assemblée
nationale; publications des lois, décrets ou règlements;
administration de la justice; administration des affaires publiques
par les ministères, donc langue de travail des fonctionnaires
et langue des publications gouvernementales; relation avec les
citoyens, personnes physiques et morales; langue dans laquelle
ou lesquelles un citoyen peut participer à la vie politique
et collective.
Le plus souvent, les États ont tendance à n'utiliser
qu'une seule langue, selon le postulat jacobin: une nation, une
langue. Si l'État reconnaît deux ou plusieurs langues,
ce plurilinguisme officiel tend à être asymétrique
en faveur d'une langue principale, en général celle
de la majorité des citoyens. D'autre part, dans tous les
États où se côtoient des citoyens de langues
différentes, le choix de la langue des services publics
pose de constants problèmes, à la recherche d'une
manière de concilier langue nationale commune et langue
des citoyens, surtout dans les secteurs vitaux que sont la santé,
la justice, la sécurité.
4. L'activité économique: la
langue du pouvoir économique.
L'activité économique touche un grand
nombre de secteurs qui concernent directement la vie quotidienne
de tous les citoyens: la diffusion des biens de consommation courante
accompagnés des modes d'emploi et garanties, la publicité
sous toutes ses formes, les contrats, la langue de travail et
des conventions collectives, etc. L'activité économique
entraîne une forte activité de communication, internes
et externes. La langue, ou les langues alors utilisée(s)
acquière(nt) de ce fait une motivation économique
réelle puisqu'elle(s) donne(nt) accès aux services,
aux produits et au travail. L'activité économique,
surtout dans le domaine tertiaire, oriente ou même contraint
les choix linguistiques des personnes à la recherche du
bien-être: une langue qui ne permet pas de gagner sa vie
ou de réussir professionnellement est une langue de seconde
zone.
5. L'activité technologique et scientifique:
la langue du pouvoir scientifique.
La généralisation rapide et récente
de la microinformatique et de ses produits, matériel et
logiciel, a mis en relief l'inégalité des langues
dans le domaine scientifique et technologique. L'anglo-américain
y prédomine incontestablement, mettant toutes les autres
langues, et leurs locuteurs, dans une situation de dépendance.
La présence plus ou moins grande d'une langue dans les
domaines que nous venons d'évoquer détermine son
niveau d'utilité, par voie de conséquence de développement
et de standardisation, grammaticale, lexicale, terminologique
et stylistique. En découlent le prestige dont elle peut
jouir et son pouvoir symbolique comme moyen de communication.
Il devient alors évident qu'une politique
linguistique doit être globale pour être efficace.
D'une politique linguistique à une autre, on constate une
tendance très nette: les mesures sectorielles sont confiées
aux ministères concernés et celles d'intérêt
général sont réunies dans une législation
linguistique. Il n'est pas toujours facile d'assurer la cohérence
de cet ensemble éclaté de mesures, de concilier
au jour le jour et à long terme les objectifs de chaque
ministère avec ceux de la politique linguistique.
La législation linguistique n'épuise donc jamais
les dispositions d'ordre linguistique qu'a pris et qu'applique
un gouvernement. La notion de "politique linguistique"
est plus large, et plus déterminante, que celle de "législation
linguistique", qui n'en est qu'un élément,
central peut-être mais non exhaustif. Ainsi, au Québec,
la politique linguistique est définie par un ensemble de
dispositions: de la part du ministère de l'Éducation
(français comme langue d'enseignement, enseignement du
français et de l'anglais comme langues secondes, enseignement
des langues autochtones et des langues d'immigration, enseignement
de langues tierces comme réponse à la mondialisation);
dispositions du ministère des Relations avec les citoyens
et de l'Immigration (politique d'immigration et politique d'intégration
des immigrants); de la législation linguistique proprement
dite, la Charte de la langue française : statut du français,
seule langue officielle et langue de fonctionnement de l'État,
conditions d'accès à l'école de langue anglaise
puisque la constitution du Canada oblige le Québec à
maintenir un double réseau d'institutions scolaires, mesures
pour généraliser l'emploi du français dans
le commerce et les affaires, comme langue de travail dans les
entreprises.
Politique linguistique et concurrence mondiale
ou supranationale.
Toute politique linguistique prend racine dans un
arrière-plan historique, qui s'étend parfois sur
des siècles. Par exemple, la politique linguistique catalane
a évolué avec l'histoire des relations entre la
Catalogne et la Castille, depuis le Moyen-Âge jusqu'à
nos jours, marquée par des éclipses et des retours
de la langue catalane par rapport à la langue castillane.
En France, la politique linguistique commence avec l'ordonnance
de Villers-Cotterêts en 1635, elle provoque la décadence
des langues régionales, confirmée par la politique
linguistique de la Révolution et la politique scolaire
de Jules Ferry, elle s'éveille de nos jours à la
concurrence de la langue anglaise et tente depuis peu de définir
un nouvel équilibre entre langue nationale unique et langues
régionales multiples. Au Québec, la question de
la langue se pose brutalement au moment de l'irruption de la langue
anglaise dans ce qui était la Nouvelle-France, défaite
en 1760 par l'Angleterre sur les plaines d'Abraham. Raison de
plus pour distinguer la politique de la législation linguistique
puisque, dans ces trois pays, la législation linguistique
apparaît en tout dernier lieu, au Québec à
partir de 1969, en France à partir de 1975 et en Catalogne
depuis 1983.
Les politiques et législations linguistiques
nationales se sont donc élaborées lentement, parfois
difficilement, au fil des années, la question de la langue
étant au cur de la construction de l'État
et de la capacité du citoyen à participer à
la vie collective, culturelle, politique, économique. Elles
sont, implicitement ou explicitement, au fondement même
de la nation.
Aujourd'hui, deux phénomènes risquent
de modifier l'économie des dispositions linguistiques nationales
et, éventuellement, d'en compromettre la légitimité.
D'une part, le lieu de la concurrence linguistique
s'est déplacé, ou, devrions-nous dire avec plus
de justesse, à la concurrence linguistique interne particulière
à un pays s'ajoute maintenant la concurrence linguistique
externe. La logique de la mondialisation et du néolibéralisme
favorise les langues de très grande diffusion au détriment
des autres langues. L'anglo-américain, tout particulièrement,
est devenu langue hégémonique quasi mondiale, surtout
dans le domaine de l'économie et des relations internationales.
Ainsi, en Catalogne, le doublage des films et des émissions
de télévision ou la diffusion des produits informatiques
en langue espagnole compromettent la situation de la langue catalane
dans ces secteurs de grande consommation et, de ce fait, diminue
sa diffusion ou son utilité. De plus, l'utilisation de
l'anglais s'accroît, d'où une nouvelle source de
pression sur la langue catalane. Autre exemple de l'effet de la
concurrence linguistique mondiale: l'usage de l'anglais augmente
au Québec avec la généralisation, surtout
par Internet, des communications avec le reste du continent et
avec le reste du monde où l'anglais est devenu lingua franca.
En conséquence, l'importance du français diminue,
les dispositions de la législation linguistique, surtout
relatives au commerce et aux affaires, ou à la langue de
travail des entreprises, sont de plus en plus compromises par
les nécessités de la communication avec l'extérieur.
D'autre part, la formation d'organismes supranationaux,
économiques d'abord, politiques ensuite, comme l'Union
européenne, l'Aléna en Amérique du Nord,
le Mercosur en Amérique du Sud, demain la Zone de libre
échange des Amériques, risque de perturber profondément
la dynamique de la concurrence linguistique à l'intérieur
de chaque pays membre et donc leur organisation linguistique interne
et le statut international de leurs langues.
C'est en Europe que ces tendances sont les plus perceptibles,
puisque deux organismes distincts proposent ou suivent des politiques
linguistiques différentes, le Conseil de l'Europe et l'Union
européenne.
Le Conseil de l'Europe vise à "protéger et
développer le patrimoine linguistique et la diversité
culturelle de l'Europe". À cette fin, le Conseil a
soumis aux États membres une Charte européenne des
langues régionales ou minoritaires pour en favoriser l'emploi
"dans l'enseignement et dans les médias", pour
en "permettre l'usage dans le monde judiciaire et administratif,
dans la vie économique et sociale et dans les activités
culturelles". Cette Charte vise les langues "pratiquées
traditionnellement sur le territoire d'un État par des
ressortissants de cet État qui constituent un groupe numérique
inférieur au reste de la population de l'État".
De ce fait, elle exclut les langues des migrants et n'a pas pour
objet la protection de toutes les minorités linguistiques.
L'Union européenne a pour objectif l'intégration
économique et politique des pays membres. Le dossier de
l'intégration économique est le plus avancé:
monnaie unique, l'euro, et marché unique d'après
la règle de la libre circulation des personnes, des services,
des biens et des capitaux. À cette fin, l'Union européenne
génère elle-même une législation qui
s'applique directement aux États membres, aux entreprises
et aux citoyens européens et crée ainsi des droits
spécifiques à leur profit. Cependant, aucune règle
n'encadre sur le plan linguistique ce principe de la libre circulation,
ne serait-ce que pour protéger les langues nationales des
consommateurs des pays membres, par exemple dans les divers documents
qui accompagnent les produits et services. Pour l'instant, l'Union
laisse jouer le libre marché des langues.
Les heurts sont inévitables entre la politique du Conseil
de l'Europe et celle de l'Union européenne, d'une part,
d'autre part entre ces deux politiques supranationales et les
politiques linguistiques que des États ou des gouvernements
se sont données.
Le Conseil de l'Europe soutient la diversité linguistique
et culturelle. Par la Charte qu'il propose, il demande aux États
membres de reconnaître l'existence de langues minoritaires,
qu'il revient à chaque pays d'identifier, et d'en rendre
possible l'emploi dans les secteurs mentionnés plus haut.
Les exigences de la Charte ranime le débat du statut des
langues minoritaires dans chaque pays membres du Conseil, ce qui
explique qu'à ce jour, peu de pays l'ont signée.
L'Union européenne admet douze langues officielles et onze
langues de travail. Dans les faits, la majeur partie du travail
s'effectue en anglais et en français, de plus en plus en
anglais d'ailleurs. L'augmentation prochaine du nombre de pays
membres, donc de langues, fait craindre une explosion de la gestion
linguistique des activités de l'Union. Deux hypothèses
de solution se dessinent: soit réduire le nombre des langues
de travail à cinq ou six, soit utiliser uniquement l'anglais.
Les négociations seront difficiles, chaque pays tenant
à sa langue nationale, sans compter que la décision
retenue pourrait être en contradiction avec la diversité
linguistique prônée par le Conseil de l'Europe. En
ce qui concerne la circulation des personnes, des biens et des
services, la politique du libre marché des langues favorise
nettement la prédominance de l'anglais et compromet l'application
des dispositions des législations linguistiques nationales.
En guise de conclusion.
Pour toutes ces raison, les questions linguistiques
seront très présentes tout au long des premières
décennies du XXIe siècle.
Chaque pays réagira, au nom de la sauvegarde
de son identité nationale, à l'uniformisation linguistique
et culturelle mondiale, en économie sous la pression de
l'hégémonie anglo-américaine, en économie
et en politique sous l'influence des organismes supranationaux.
On constate, en effet, que le thème de la "diversité
culturelle et linguistique" pénètre de plus
en plus la conscience des citoyens partout dans le monde. Les
grandes réunions des stratèges de la mondialisation
se heurtent partout au rassemblement populaire des citoyens et
des groupes qui s'y opposent et qui dénonçent la
dictature de la rentabilité économique à
tout prix. Le maintien et la protection de la diversité
s'imposent de plus en plus comme l'un des objectifs de la mondialisation,
à concilier avec l'organisation du marché mondial
ou régional. Par contre, il est évident que, si
le thème de la diversité a gagné en importance
dans le discours, ce qui est déjà un progrès,
la manière de la réaliser demeure totalement floue.
Chaque proposition concrète en faveur de la diversité
remet en cause la logique déjà mise en place par
les organismes qui, jusqu'ici, ont créé le cadre
politique et juridique de la mondialisation ou de la régionalisation.
Il n'y a qu'à voir l'opposition que soulève au sein
de l'OMC la proposition d'exclure les produits culturels des règles
du marché mondial pour s'en convaincre. Le défi
des tenants de la diversité est de réfléchir
à rendre opérationnel cet objectif.
À un tout autre niveau, la concurrence linguistique mondiale
et régionale atteindra chaque pays. Ses effets seront lents
à se manifester, mais, tôt ou tard, les citoyens
prendront conscience de ses conséquences sur leur propre
vie, de travailleurs ou de consommateurs. Les pays qui se sont
pourvus d'une politique et d'une législation linguistiques
seront sans doute les premiers à réagir, dans l'obligation
où ils seront soit de contester les règles supranationales,
soit d'adapter leurs dispositions au nouveau cadre.
Dans l'un et l'autre cas, le rôle de l'opinion
publique est déterminant. C'est sous sa pression que se
définissent toutes les politiques, y compris la politique
linguistique. L'application et l'évolution de cette politique
prend appui sur elle. La volonté d'un gouvernement en matière
de politique linguistique est entièrement tributaire de
l'appui qu'il reçoit des citoyens, des électeurs,
notamment des partisans de cette politique et de leur poids relatif
dans l'électorat. Ainsi en va-t-il dans les pays démocratiques.
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